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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Nobody is perfect
[jeudi 22 septembre 2011 - 14:26]
Philosophie
Couverture ouvrage
La voix et la vertu, Variétés du perfectionnisme moral
Sandra Laugier
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
532 pages / 37,05 € sur
Résumé : Un ouvrage collectif qui, bien que riche, échoue à présenter ce dont il parle : le perfectionnisme moral.
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Dans l’épisode 9 de la saison 6 de Friends , Rachel prépare par erreur un diplomate (trifle) mélangeant joyeusement bananes, framboise et chantilly à du bœuf, des petits pois et des oignons. Alors que le reste du monde cherche un moyen de ne pas avoir à goûter au plat, Joey se jette sur celui-ci de bon cœur. À Ross qui s’étonne du fait que l’on puisse aimer un tel plat, Joey répond : “Qu’est-ce qu’il y a de mauvais là-dedans ? De la crème anglaise ? Miam. De la confiture ? Miam. De la viande ? Miaaaam.”

Ce qu’il y a de comique dans le raisonnement de Joey, c’est qu’il repose sur la prémisse (fausse) selon laquelle le tout a les mêmes propriétés que ses parties : parce que toutes les couches du diplomate sont bonnes prises séparément, le diplomate lui-même devrait être tout aussi bon. Mais ce n’est pas le cas : le tout peut être meilleur que ne le sont en moyenne ses parties… ou moins bon.

La Voix et la Vertu ressemble un peu à cet improbable diplomate : si certaines des couches sont intéressantes prises en elles-mêmes, l’ensemble est moins convaincant et laisse (si je puis dire) le lecteur sur sa faim. Mais commençons par en détailler les ingrédients avant de revenir à l’impression générale suscitée par l’ouvrage.

 

Liste des ingrédients

La Voix et la Vertu est un recueil de texte composé par Sandra Laugier et rassemblant 24 textes (21 contributions inédites, deux traductions et une introduction) portant de près ou de loin sur le perfectionnisme. Ces mêmes textes sont groupés en 5 parties.

La première partie, intitulée “Qu’est-ce que le perfectionnisme moral ?”, s’ouvre sur deux traductions inédites de textes “classiques” (ou qui mériteraient de le devenir). Le premier est le “Confiance en soi” (Self-Reliance) d’Emerson, texte flamboyant dont on ne peut nier qu’il inspire l’enthousiasme ), et qui joue dans le reste de l’ouvrage le rôle de texte fondateur (un parmi d’autres) du perfectionnisme moral, aussi appelé “perfectionnisme émersonien”. Le second est “Vision et choix en morale”, de Iris Murdoch , texte datant de 1956 et dans lequel celle-ci s’en prend à la “conception courante” (à cette époque), c’est-à-dire la conception selon laquelle “un concept moral [est] alors en gros une définition objective d’un certain domaine d’activité, plus une recommandation ou une interdiction” (un mélange, donc, d’émotivisme et de prescriptivisme) . Suivent deux études sur la même Iris Murdoch  et une sur les rapports entre Emerson et Stanley Cavell , actuelle figure de proue du perfectionnisme, et probablement l’auteur le plus cité dans le recueil.

La deuxième partie, “À la recherche de la perfection : Rationalité et vertu”, est probablement la plus convaincante de l’ouvrage. Elle s’ouvre sur une étude de la place du perfectionnisme dans la morale kantienne, étude qui développe l’idée selon laquelle l’autonomie kantienne ne devrait pas être comprise comme un donné, mais comme une construction . Suit un examen de l’accusation portée par les “nouveaux humiens” contre leurs adversaires (platoniciens et kantiens), selon laquelle ceux-ci se feraient de la délibération morale une vision erronée.  Puis vient un exposé très pédagogique du rôle joué par l’idée de perfection dans la théorie des capabilités de Nussbaum.  Le tout se clôt sur les résonances perfectionnistes de l’œuvre d’Arne Naess, fondateur de l’écologie profonde. 

À l’inverse, la troisième partie, “Le perfectionnisme dans ses œuvres. De Jane Austen à Arnaud Desplechin” est la plus anecdotique et sans doute la plus faible. Elle est consacrée à traquer les traces de perfectionnisme dans diverses œuvres échappant au domaine philosophique (au sens strict et disciplinaire). On y trouve un texte de Stanley Cavell himself sur les rapports (qui ne se limiterait pas selon lui à une ressemblance sonore) entre John Austin et Jane Austen , un autre consacré à “morale du pas suivant” chez Robert Musil  et une lecture perfectionniste du film Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin.  Sort du lot un article étudiant le perfectionnisme et la “rationalité comme enquête expressive” chez le romancier J.M. Coetzee. 

La quatrième partie, “Politique du perfectionnisme”, regroupe trois textes consacrés à la dimension politique du perfectionnisme, que ce soit via la question du désaccord , le rapport entre le perfectionnisme d’Emerson et la démocratie  ou encore le dialogue entre Cavell et la Théorie de la Justice de Rawls.  Ils sont accompagnés d’un texte portant sur les rapports entre pragmatisme et perfectionnisme (à travers le concept d’expérience)  et d’une étrange pièce tentant de tracer un peu arbitrairement des parallèles systématiques entre la philosophie de Stanley Cavell et la théorie de Luc Boltanski .

Enfin, la cinquième et dernière partie, “Perfectionnisme et souci de soi”, traque le thème de la réalisation et du souci de soi dans des œuvres philosophiques diverses. On y trouve un texte inédit de Pierre Hadot partant d’une remarque de Putnam pour penser la philosophie comme “éducation des adultes” ). Il est suivi de deux études sur le souci de soi chez Foucault (soit dans son rapport aux sagesses antiques, soit en comparaison avec Hadot et Cavell)  et d’une sur le perfectionnisme de Heidegger (notamment à travers la notion de “conversion” dans Être et Temps) . Le tout s’achève sur un texte un peu à part, qui cherche à déceler le perfectionnisme dans les “petites vertus” de la vie quotidienne, notamment chez ceux qui cherchent à se défaire de leurs addictions. 

Voilà donc pour la liste des courses. Tout cela est beau, me direz-vous, mais qu’est-ce qu’au juste que le perfectionnisme ? C’est bien là toute la question, et c’est bien là tout le problème.

Titre du livre : La voix et la vertu, Variétés du perfectionnisme moral
Auteur : Sandra Laugier
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : Ethique et philosophie morale
Date de publication : 10/11/10
N° ISBN : 2130579949
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