Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Dans la tiédeur du perfectionnisme moral
[jeudi 22 septembre 2011 - 14:25]
Philosophie
Couverture ouvrage
Philosophie des salles obscures : Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale
Stanley Cavell
Éditeur : Flammarion
535 pages / 30,40 € sur
Résumé : Des lectures bien sages pour une philosophie peu combattive.
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L’œuvre de Stanley Cavell, relayée avec vigueur dans le monde francophone par les soins de Sandra Laugier, constitue à n’en pas douter une visite guidée détaillée de l’histoire de la philosophie morale, dont la liste étourdissante comprend autant des œuvres artistiques (des films, des œuvres littéraires) que philosophiques (Nietzsche, Emerson, Platon, Kant, etc.). Philosophie des salles obscures, dernier ouvrage en date publié en français propose des lectures fouillées des ténors de la philosophie morale, ainsi qu’un éclairage de ces problématiques au travers d’analyses de film. L’entier de l’ouvrage joue sur cet effet d’alternance, puisqu’il s’agit essentiellement d’un cours hebdomadaire donné à Harvard, qui proposait de semaine en semaine un cours sur un philosophe puis un cours sur un film (exception faite d’un cours sur Ibsen, Henry James, et Shaw). L’effet de contraste provoqué permet à chaque fois d’illustrer une controverse philosophique ou une théorie avec une œuvre cinématographique, en particulier dans des comédies de remariage qui constituent selon Cavell des illustrations ambitieuses et riches des problématique du perfectionnisme moral, qui proposent comme perspective éthique la transfiguration d’un mode de vie.  Ainsi, le fil conducteur de ces lectures philosophique et cinématographique est à chercher dans ce que Cavell appelle le perfectionnisme moral, notion ancienne et aux multiples visages, dont le sens est à chercher dans les jalons tracés par les grands textes de l’histoire de la philosophie. Pour ceux qui auraient déjà connaissance de cette liste des grands textes du perfectionnisme que Cavell dresse dans Conditions Nobles et Ignobles, ils auront la possibilité dans cet ouvrage d’approfondir certains des thèmes déjà traités dans les ouvrages précédents (à noter l’occurrence de l’idée de liste dans le dernier chapitre de Philosophie des salles obscures, qui est précisément dédié à la liste des thèmes du perfectionnisme moral dans la République de Platon).

La difficulté principale que rencontre le lecteur de cet ouvrage réside dans la difficulté d’obtenir une compréhension claire du perfectionnisme moral, mais surtout dans la difficulté de pouvoir mobiliser le perfectionnisme moral comme outil de réfutation d’autres théories. Cavell affirme ainsi son refus de trancher : "les disputes philosophiques n’on pas à être remportées."  Refusant l’idée d’une position philosophique affrontant d’autre positions dans un combat politique sans merci, Cavell ne facilite pas la tâche de son lecteur qui voudrait en saisir les enjeux essentiels sous des formes achevées, lui préférant de longues digressions, au terme desquels il devient difficile de se raccrocher à l’idée initiale. Cette alternative à l’idée d’une position philosophique totale, Cavell l’exprime par la formule suivante : la philosophie ne parle pas en premier. Sous cette phrase est entendue l’idée que c’est une certaine forme de perplexité, d’inquiétude, qui perce sous toute forme de philosophie, ainsi ce serait la position première du perfectionnisme morale que de comprendre cette inquiétude comme moteur de la volonté de se transformer, conduisant ainsi vers l’idée du perfectionnisme. Le philosophe part ainsi d’un sentiment ordinaire, de cette perplexité du quotidien pour construire une philosophie.

Les enjeux théoriques du perfectionnisme moral, sont à lire justement dans les textes de la philosophie classique (d’Aristote à Wittgenstein), dans le concert de voix qu’incarne cette tradition vigoureuse. Dans ce mélange bigarré vient ensuite se dessiner un geste, un ton (des termes dont Cavell use fréquemment) communs à cette généalogie idéale, et non pas une systématisation des différentes positions philosophiques trouvées dans le canon, ou une synthèse de ceux-ci. L’image de ce geste de "patchwork", on le trouve dans les abondantes citations qui précèdent l’introduction au recueil, qui viennent illustrer dans l’espacement même du texte cette constellation philosophique. Même si ce mélange peut créer un effet de confusion pour le lecteur, il a pour mérite dans rendre la singularité et la spécificité de chaque geste.

On pourrait parfois reprocher à Cavell dans ses cours une certaine propension vers la forme sentimentale, son goût pour les formes poétiques, favorisant des préludes toujours sinueux, comme le prouve l’introduction intitulée "en lieu et place de la salle de cours", où Cavell se permet quelques incursions en "je" évoquant son parcours et ses sentiments (celui de faire de la philosophie comme en retard, cela à partir de ce lieu particulier qu’est l’Amérique). La recherche d’un "ton juste" en philosophie, dont l’intrigue sentimentale sinueuse de l’introduction constitue un chemin possible et un exemple parfait, constitue l’une des armatures conceptuelles du perfectionnisme moral, tout entier dirigé vers l’émergence d’une voix propre, distincte de celle des autres. Avec un objectif pareil, ne sommes-nous pas condamnés à rester à mi-parcours ?

Titre du livre : Philosophie des salles obscures : Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale
Auteur : Stanley Cavell
Éditeur : Flammarion
Nom du traducteur : Elise Domenach, Nathalie Ferron, Mathias Girel
Collection : La bibliothèque des savoirs
Date de publication : 23/02/11
N° ISBN : 208120522X
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