Rédacteur

La phrase

Il y a un niveau de violence hallucinant par rapport à d'autre conflits que j'ai pu connaître. Il y a un acharnement de la part du régime contre la population civile que je n'avais personnellement pas vu depuis le siège de Sarajevo. La guerre systématique contre la profession médicale et l'interdiction absolue de soigner, c'est quelque chose que je n'avais jamais vu. N'importe quel médecin qui essaie de soigner un blessé de la répression est lui-même automatiquement coupable et peut être tué ou torturé. 

Jonathan Littell, auteur de "Carnets de Homs", sur la situation en Syrie, France Inter, le 1er juin 2012. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Le langage de la perfection
[jeudi 22 septembre 2011 - 14:20]
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Toute une histoire préside à l’invention et à l’élaboration du terme "perfectionnisme" chez Cavell préférentiellement par exemple à l’expression "d’éthique de la vertu" ou de "réalisabilisme" qu’il propose également. Ces expressions nous ramènent toutes à Emerson : défendre le perfectionnisme, c’est prendre garde, comme il le dit, que « le monde avec lequel je suis en conversation dans la ville et dans les fermes n’est pas le monde que je pense », défendre une "éthique de la vertu" c’est défendre, avec une référence à la vertu gréco-romaine un individualisme contre le conformisme; enfin défendre un "réalisabilisme", c’est penser le "pouvoir pratique de la philosophie", viser quelque chose comme son achèvement (ou comme le dit encore Emerson son "succès"). Si ces expressions sont équivalentes, pourquoi alors Cavell retient-il ce terme de perfectionnisme? L’hypothèse que nous formulons, ici, est que l’appel perfection sert à Cavell dans un tournant langagier à contourner l’ontologie sous-entendue par toute une orthodoxie de la perfection. Il s’accompagne plutôt que d’une contradiction d’un contre-transfert dans les termes mêmes : de même que le "réalisabilisme" d’essence sceptique d’Emerson se tient finalement à distance de toute tentation de réaliser quoi que ce soit du monde de la pensée, de même que la vertu n’a pour rétribution qu’elle-même (et donc n’est pas au bout d’une pratique), cette perfection dont Cavell nous parle pourrait n’avoir finalement que peu de rapport avec l’"être-parfait" religieux au sens strict. Au-delà de cette notion, dans sa volonté délibérée de maintenir le terme, Cavell ne nous offre-t-il pas alors comme un point d’excellence et d’opposition aux formes réifiées et culturelles de la perfection? Mais c’est alors à l’issue d’une démarche originale : si la perfection a déjà pu se dire par exemple dans le christianisme historique, rien n’empêcherait selon Cavell d’en restituer l’intuition. Le discours perfectionniste nourri à une philosophie du langage ordinaire n’impliquerait pas la rupture. Cette façon de continuer ce qui a déjà été élaboré sous le nom de perfection, pourrait être appelée une enquête grammaticale (en un sens wittgensteinien) de la perfection.

Encore cette enquête est-elle faite sur un terrain américain, susceptible de nous offrir quelques surprises.

"Soyez parfait"

Á une certaine profondeur de notre histoire intellectuelle européenne (et dont l’Amérique est nécessairement aussi l’héritière), le terme et le thème de la perfection trouve des racines chrétiennes.

Nous lisons au verset 48 du chapitre IV de l’évangile selon Saint-Mathieu, cette parole de Jésus :

estote ergo vos perfecti sicut et Pater vester caelestis perfectus est

parole de la vulgate latine, traduite en anglais par :

Be ye therefore perfect, even as your Father which is in heaven is perfect 

et en français par :

Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait 

C’est Matthew Arnold, ce fils de pasteur de l’époque victorienne qui s’empare génialement de cette parole : "Estote ergo vos perfecti (…)", en le mettant en exergue de son essai Culture and Anarchy (Culture et Anarchie en français, que Cavell place dans la liste des textes perfectionnistes qu’il donnait à ses étudiants, selon le jeu d’une définition ouverte qu’il leur demandait d’élaborer). Matthew Arnold est le théoricien d’une vision de la culture, et est également l’ouvrier de toute une conception de l’État et de l’Enseignement, le passeur de toute culture aussi bien intellectuelle que politique. Il n’est pas faux de dire qu’un véritable culte lui a été rendu en Amérique autour de sa vision de la culture, de la religion, et de la politique. Cavell n’ignore pas bien sûr cette définition arnoldienne de la culture en tant qu’étude et pratique de la perfection, et par là la racine religieuse de tout perfectionnisme. Il ne peut pas ne pas reconnaitre également l’influence de Matthew Arnold dans la constitution du champ de toutes les Humanities et plus généralement dans l’organisation et la définition de l’Universitas, version américaine. Son rapport à Matthew Arnold est une question de filiation intellectuelle, tout autant que culturelle et politique. A partir de là on comprend mieux sous quels signes Cavell place la reconnaissance du perfectionnisme arnoldien : il s’agit d’une sécularisation sous le signe d’une responsabilité religieuse.

Matthew Arnold écrit:

"La religion dit : le royaume de Dieu est en vous; et de la même manière la culture place la perfection humaine dans une condition intérieure, dans le développement et la prédominance de ce que nous en propre d'humain, distinct de l'animalité. Elle la place dans l'effectivité toujours croissante et dans l'expansion harmonieuse complète de ces dons de la pensée et du sentiment, qui fait la dignité particulière, la richesse et le bonheur de la nature humaine. Comme je l'ai dit en une autre occasion, c'est dans l'addition infinie à lui-même, dans l'expansion infinie de ses pouvoirs, dans sa croissance infinie tant en sagesse qu'en beauté, que l'esprit du genre humain trouve son idéal. Pour atteindre cet idéal, la culture est une aide indispensable et c'est la vraie valeur de culture. Pas un bien ni un repos, mais une croissance et un devenir : tel est le caractère de perfection que conçoit la culture; et ici, aussi, il coïncide avec la religion." 

Pour ajouter un peu plus loin (et avec une vue plus dégagée encore) :

"Mais, finalement, la perfection - comme la culture nous apprend à le concevoir par une étude désintéressée de la nature et de l'expérience humaines, est un accroissement harmonieux de tous les pouvoirs qui font la beauté et la valeur de nature humaine : elle n'est pas compatible avec le surdéveloppement d'un pouvoir quelque qu'il soit au détriment du reste. Ici la culture va au-delà de la religion, telle que nous concevons habituellement la religion." 

Nous pouvons mesurer par ces deux citations combien le perfectionnisme de Matthew Arnold se distingue et même anticipe ce sur-perfectionnisme d’une vie en exercice telle que la dénonce par exemple Peter Sloterdjik (notamment dans son dernier livre "tu dois changer ta vie !" manifeste perfectionniste s’il en est !); combien également il n’endosse pas le discours religieux en tant que tel mais entend assumer une forme de « réponse », de continuité, de "sécularisation" des mots de la religion.

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