Rédacteur

La phrase

Il y a un niveau de violence hallucinant par rapport à d'autre conflits que j'ai pu connaître. Il y a un acharnement de la part du régime contre la population civile que je n'avais personnellement pas vu depuis le siège de Sarajevo. La guerre systématique contre la profession médicale et l'interdiction absolue de soigner, c'est quelque chose que je n'avais jamais vu. N'importe quel médecin qui essaie de soigner un blessé de la répression est lui-même automatiquement coupable et peut être tué ou torturé. 

Jonathan Littell, auteur de "Carnets de Homs", sur la situation en Syrie, France Inter, le 1er juin 2012. 

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Le perfectionnisme : quelle tradition ?
[jeudi 22 septembre 2011 - 14:30]
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Stanley Cavell donne du perfectionnisme la définition apparemment la moins philosophique qui soit : une liste d’œuvres. Cette liste qu’il donnait à ses étudiants comprend toute une série d’œuvres empruntées aussi bien à l’antiquité (L'Ethique à Nicomaque d’Aristote, par exemple, ou la République de Platon) qu’à des œuvres plus modernes (pas seulement philosophiques mais aussi bien romanesques avec Huckleberry Finn de Mark Twain ou Femmes amoureuses de D. H Lawrence, que théâtrales comme Fin de partie de Becket). La référence au romantisme et à l’idéalisme allemands y est particulièrement importante (Hegel, Schiller, Goethe, Kant, Friedrich Schlegel), mais également aux romantiques anglais (Wordsworth, Coleridge), à Shakespeare (à la fois pour Hamlet, Coriolan, la Tempête) et surtout à Emerson et Nietzsche. Au total : environ soixante-dix références , "délibérément transparentes" dit Cavell (mais qui ne sont parfois choisies aussi qu’en fonction de certains passages); autant de références auxquelles on pourrait adjoindre tout au long de sa production intellectuelle bien d’autres œuvres qu’il a analysée (notamment cinématographiques comme les comédies de remariage, les mélodrames de la femme inconnue, un bon nombre de comédies shakespearienne dont notamment Un conte en hiver).

S’il s’agit d’une sorte de corpus livré au jeu d’une définition ouverte et non d’un essai de canonisation philosophique comme le pense Richard Rorty qui lui avait adressé cette objection, cette liste pose tout de même quelques questions : y aurait-il quelque chose comme une tradition perfectionniste qui traverserait toute la philosophie? Une tradition cachée? Et sur quelle type de définition de la philosophie alors cette tradition reposerait-elle?

Le perfectionnisme est à l’œuvre, selon Cavell, dans des textes bien précis qu’il offre à un exercice d’élaboration des critères ou d’ouverture d’un genre à la définition. Il s’agit de repérer les points communs dans cette liste, distinguer, articuler les moments de ces œuvres et éventuellement trouver d’autres œuvres pour en étendre la portée conceptuelle. En somme il s’agit de "jouer le jeu de la ressemblance entre des textes ou leur acception dans une famille", un exercice comparable à un exercice grammatical au sens de Wittgenstein (selon l'idée de "la grammaire comme essence") qui autorise les rapprochements inédits, très libres par rapport à toute classification traditionnelle.

Comme le dit Cavell :

"Ce qui importe n’est pas de savoir quels textes entrent dans telle ou telle catégorie, mais plutôt comment découvrir et approcher un texte (…) Aurait-il mieux valu ajouter que ce qui m’importe, dans une œuvre, c’est ce que l’œuvre elle-même montre qu’elle est, qu’elle laisse advenir, qu’elle a pour enjeu."

Mais, si c’est à partir de l’œuvre elle-même, que ses enjeux perfectionnistes adviennent comment allons-nous déterminer l’accès à la fois au texte et au perfectionnisme. Déroutant même la notion de ce que nous sommes habitués à appeler un texte, Cavell semble maintenir le perfectionnisme dans une sorte de cercle herméneutique. Il conviendrait toutefois mieux de rapporter ce geste à ce "paradoxe de la lecture" dont il écrit:

"(…) là réside ce que vous pourriez appeler le paradoxe de la lecture : je disais juste précédemment, en effet, que vous ne pouvez pas comprendre un texte avant de savoir ce que le texte dit au sujet de lui-même ; mais évidemment vous ne pouvez pas comprendre ce que le texte dit au sujet de lui-même avant de comprendre le texte. Une manière de pénétrer cette configuration est de se demander si « avant » a une signification dans cette formulation, et s'il y a un quelconque paradoxe ici. Une autre manière serait de dire que vous voulez vraiment savoir ce que le texte sait lui-même, parce que vous ne pouvez pas en savoir plus qu'il ne sait ; et que vous vous demandez alors qu’elle est cette espèce d’imagination ou de projection d’une telle connaissance qu’un texte aurait de lui-même." 

Avec Cavell, nous ne sommes plus tout à fait sûr de savoir ce qu’est un texte ; un texte, comme il le dit qui ne s’approcherait que dans l’imagination (en anglais : fantasy) d’une connaissance qu’il aurait de lui-même. Jeu étonnant ! Jeu transcendantal, et de façon plus émersonienne encore "transcendantaliste". En même temps si proche de la déconstruction ! Comment d’ailleurs distinguer par rapport à leur approche du texte ce jeu perfectionniste du jeu de la déconstruction? D’où la question immédiate : peut-on et faut-il les distinguer?

Car on voit à quelle limite s’exposerait la recherche d’une clé externe au jeu des textes. Ce sont tous des arguments auxquels la déconstruction nous a rendu familier. Pourtant s’il y a perfectionnisme, c’est qu’il y a bien comme une extériorité à cette "génialité" du texte. Cavell l’appelle une "socialité". Et là réside certainement la clé du perfectionnisme, qui va de pair avec cet appel transformateur qu’on trouve chez Emerson à un "pouvoir pratique" de la philosophie, en référence à Kant ou plus exactement au post-kantisme romantique à l’étroit dans les districts séparés de la pensée (esthétique, éthique et religieux) kantienne. Non pas que la déconstruction n’ait aucun impact éthique mais elle n’a certainement pas été confrontée de manière aussi frontale à une question de fond, comme l’a été le perfectionnisme émersonien, une question si pressante qu’elle l’oblige à une élucidation cruciale et à une résolution imminente.

Elucidation et résolution en rapport avec le "pouvoir pratique" de la philosophie sont des mots sur lesquels Emerson jouent dans son style confinant à l’ésotérisme comme dans ce passage :

"Cependant, pour moi la question de l’époque s’est dissoute (resolved) en une question pratique : celle de la conduite de la vie. Comment dois-je vivre ? Nous sommes incompétents pour élucider (solve) l’époque. Notre géométrie ne suffit pas à couvrir les immenses orbites des idées dominantes, à observer leur retour ni à résoudre leurs oppositions. Nous ne pouvons obéir qu’à notre polarité." 

Le jeu de mot émersonien nous autorise cette question : quelle est cette grande question « soluble » dans cette autre question pratique, celle comme il le dit de la "conduite de la vie" qui n’est pas tout à fait une question mais ressaisie dans la plus grande urgence quelque chose qui aurait bien plutôt à voir avec ce que Wittgenstein demande de la philosophie (lorsqu’il parle notamment de faire "pivoter nos questions autour de l’axe de nos besoins") ?

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