Rédacteur

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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La science de la sagesse
[jeudi 22 septembre 2011 - 14:25]
Philosophie
Couverture ouvrage
Practical wisdom: The right way to do the right thing
Barry Schwartz, Kennett Sharpe
Éditeur : Riverhead Books
336 pages / 11,62 € sur
Résumé : Une introduction à l'approche scientifique de la sagesse, centrée autour d'une réhabilitation du concept aristotélicien de prudence.
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La science contemporaine a commencé à s’intéresser sérieusement à la question du bonheur, du perfectionnement moral et de l’excellence humaine. Cela n’aura pas échappé à l’attention du lecteur moyen de la presse, car des articles sur la psychologie et l’économie du bonheur font de plus en plus souvent la une dans les média.

Cependant, notre lecteur moyen n’a sans doute pas pris la mesure d’un fait historique : ces articles sont signés par les meilleurs psychologues et économistes de Harvard ou du MIT, au lieu du dernier gourou en développement personnel et en spiritualité. Cela signe la rupture unilatérale d’une trêve entre science et religions/spiritualités sur laquelle les démocraties occidentales du XXème siècle étaient bâties à un niveau très profond : la science était censée s’occuper de l’homme moyen et de ses pathologies, la religion et la spiritualité de tout ce qui fait qu’une vie soit pleinement réussie, heureuse et accomplie.

Pour l’instant, la traversée du Rubicon de la part de la science qui envahit la chasse gardée de la spiritualité se passe dans une douceur totale. Car la science de l’excellence humaine n’en est qu’à ses balbutiements et paraît bien peu révolutionnaire : loin de faire sa révolution copernicienne, elle semble surtout donner raison au sens commun et à la sagesse ancienne. Pour ce qui est du sens commun, aujourd’hui nous apprenons d’une pléthore de nouvelles études scientifiques que l’être humain est un animal très social qui s’épanouit dans des relations humaines riches, en intégration profonde avec sa communauté ; il a besoin d’exprimer ses valeurs et ses capacités dans un travail intéressant et utile ; il n’est heureux que s’il donne un sens global à sa vie.

Pour ce qui est des traditions anciennes, les psychologues sont en train de prouver de façon de plus en plus claire les bénéfices (pour la santé et pour plusieurs performances cognitives) de la médiation bouddhiste, dans ses différentes variantes.

Pour l’instant, aucune découverte digne de la science fiction sur la façon de nous rendre heureux ad vitam aeternam. Malgré cela, le calme dans lequel ce bouleversement intellectuel des bases de notre société se déroule est surréel. Tout se passe comme si les professionnels de la spiritualité se réjouissaient du fait que la science au fond dit la même chose qu’eux, sans comprendre qu’à terme cela rendrait leur rôle complètement superflu (si c’est vrai parce que le dit la science, peu importe que la spiritualité le dise aussi).

Practical Wisdom par Barry Schwartz (psychologue et économiste) et Kenneth Sharpe (professeur de sciences politiques), s’insère dans le cadre d’une réappropriation des traditions anciennes par la psychologie contemporaine. Les auteurs ne s’intéressent pas au Bouddhisme, mais à la tradition philosophique de l’éthique de la vertu, notamment dans sa version aristotélicienne, inaugurée par l’Ethique à Nicomaque. Ils proposent une réhabilitation scientifique du concept aristotélicien de "prudence" (Phronesis, Practical Wisdom en anglais) qui placerait cette notion au centre du débat intellectuel, social et politique contemporain.

Le livre est très bien écrit, clair et facile à lire. Il peut être divisé en deux grandes sections. Dans la première section, les auteurs introduisent et expliquent par le biais de plusieurs exemples la notion de prudence (première partie), puis avancent leur modèle psychologique qui détaille les bases cognitives et la structure de la prudence (deuxième partie). Dans la deuxième section, les auteurs développent une critique sociale des institutions professionnelles américaines responsable de la formation des juges, avocats, médecins, enseignants, etc. Aussi bien au niveau de la formation que dans le contexte des conditions d’exercice sur le terrain, tout serait mis en place pour décourager le développement d’un jugement prudent chez les professionnels américains, au détriment de la qualité du service et de l’épanouissement humain dans la profession. Les causes de cette situation sont analysées (troisième partie) et des exemples de bonnes institutions alternatives sont présentés (quatrième et dernière partie).

 

Qu’est-ce que la prudence ?

La prudence est à la capacité à juger et à agir de la meilleure façon, en vue des fins appropriées au contexte et des circonstances particulières. Dans le jargon des philosophes, on parle d’excellence pratique. Cette excellence dans l’art de faire le bon choix est exemplifiée au plus au degré par de bons juges ou de grands leaders, mais elle est aussi nécessaire dans la vie quotidienne.
Quelle est la différence entre la prudence et l’intelligence, ou la rationalité ? Car l’intelligence et la rationalité servent aussi à faire de bons choix. Ces notions sont censées être également à la base d’une théorie de l’excellence pratique : on ferait le meilleur choix parce qu’on est intelligent et/ou rationnel.

Traditionnellement, la rationalité est associée à la capacité à suivre correctement des règles, des procédures ou des principes. La notion d’intelligence laisse quant à elle peu de place au rôle des émotions dans le choix excellent. Or, ni le suivi de règles et de procédures (même si elles étaient intériorisées et donc inconscientes) ni une cognition "froide" et non émotionnelle ne sauraient rendre compte de la complexité du processus optimal de prise de décision dans le monde réel.

D’un côté, aucun ensemble de règles ne peut prendre en compte la spécificité du contexte présent : chaque situation est différente d’une façon subtile et cela demande de l’improvisation et de la créativité. De l’autre, le jugement est influencé par des déficiences émotionnelles : un manque d’empathie empêchera un médecin de soigner de façon approprié ; un manque de détachement empêchera un juge d’être impartial.

Selon l’éthique de la vertu, la capacité à juger et à choisir de façon optimale est le résultat d’un développement cognitif/émotionnel complet et holiste de l’individu. Il s’agit de développer de façon organique la perception (la façon dont on interprète un contexte d’action), nos réactions émotionnelles et les capacités d’analyse et de délibération sur les moyens à déployer. Les différents niveaux ne sauraient être isolés. En particulier, la compétence technique dans l’exécution d’une tâche doit être associée à une motivation adéquate.

Titre du livre : Practical wisdom: The right way to do the right thing
Auteur : Barry Schwartz, Kennett Sharpe
Éditeur : Riverhead Books
Date de publication : 30/10/10
N° ISBN : 1594487839
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