On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
L intégralité de l'entretien mené par Nicolas Hannequin, architecte, avec François Roche, architecte, au sujet de l'apport des nouvelles technologies pour l'architecture.
Nicolas Hannequin - La pratique de votre agence semble rompre avec l'héritage positiviste du XIX° siècle, qui façonna l'architecture moderne en la confinant à la seule gestion scientifique des hommes et des choses. La reproduction du canard de Vaucanson à côté de l'un des dessins d'Une Architecture des Humeurs apparaît, à l'inverse, comme une invitation à repenser la science comme un vecteur de réalité. Comment envisagez-vous ce redéploiement des relations entre Science et Architecture ?
François Roche- Il importe avant tout de reconnaitre à quel point la science devient protéiforme et s’écarte de cet objectif de connaissance qui prétendit longtemps expliquer le monde à partir de quelques principes newtoniens, ou l’analyse du phénomène se confondait à la fois avec la genèse et la raison d’être, dans un phantasme religieux. Les travaux scientifiques du XX° siècle dessinent, au contraire, une science moins prévisible, dans laquelle les savoirs ne s'emboitent plus méthodiquement les uns dans les autres et révèlent de nombreux trous noirs qu’il convient aujourd’hui d'explorer.
Aussi, notre travail s’efforce-t-il de sortir d’une démarche cartésienne qui tenterait de ceinturer la réalité en codifiant, en gélifiant les causes et les dépendances, dans une fuite convergente et unitaire.
Il s'agit, à l’inverse, d’en accepter les incomplétudes et nous nous efforçons, dans le sillage de Leibniz, d'articuler des zones de connaissances précises avec d'autres zones moins cartographiables. La relation existant, par exemple, entre la photosynthèse et la croissance structurelle d’un arbre peut difficilement être dépliée comme un savoir linéaire. Si nous pouvons imiter sa géométrie ou reproduire artificiellement le phénomène, il demeure encore impossible de retrouver les mécanismes récursifs et incrémentaux de son développement, de sa vitalité. Il y a donc un transfert à l’œuvre dans la nature ; une pulsion de vie qui n’est pas scientifiquement préhensible et devant laquelle nous restons fascinés. Reconnaitre la dimension vitaliste dans la pensée de Leibniz, c’est accepter de s’affronter à des forces plus grandes que celles que nous tentons de dominer. C’est justement cette zone conflictuelle qui nous intéresse, son malentendu intrinsèque, sa schizophrénie.
Des démarches scientifiques, telles que la logique floue de Lotfi Zadeh en 1965, ont été un moteur et un vecteur de recherche pour notre expérience sur "une architecture des humeurs", en 2010. Quelles sont les logiques d’appartenance, de coexistence, de distance, de miscibilité qui existent dans un groupe humain et peut-on en appréhender un avec des méthodes analytiques, de géométrie analytique, comme l’Analysis Situ d'Euler ou ce qui est devenu par la suite la topologie. Ces protocoles émergeants permettant de se confronter et d’émettre des situations urbaines complexes ne sont pas de pures divagations, ils tiennent principalement au regard que nous portions sur la façon dont la périphérie de Mexico croît, telle une vaste zone de négociations locales et de tolérance administrative, comme un formidable contrepoint à l'approche descendante, dite du Top-Down à partir de laquelle se constituent les villes occidentales.
Notre recherche I've Heard About tentait déjà en 2005 de déjouer cette addiction française pour le master-planning, de redéfinir la ville à partir de ce qu’elle est véritablement : un espace d’échange, de conflit et de négociation. Elle visait à retrouver un peu du potentiel de cet agencement des multitudes sur le territoire des Slums de Mexico, où le toit des uns devient la terrasse des autres, où rien n’est préalablement écrit, et la propriété échappe à la simple définition verticale. Plus que d’architecture, il s’agit d’un mode de transaction, construit sur de l'incertitude ou l’addition successive de matériaux pauvres et élémentaires, qui engendre une forme urbaine extrêmement rare et sophistiquée. Il faut extraire de ces situations la possibilité d'inventer de nouvelles villes dans lesquelles la multitude des énergies parviendrait à s'auto-organiser.
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