On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

E. Perreau-Saussine retrace l’évolution de l’attitude des catholiques européens et en particulier français face aux changements politiques survenus depuis la Révolution française, et qui aboutissent en Europe au triomphe de la démocratie libérale. Il montre comment différents penseurs catholiques analysent les événements qui ponctuent cette période et comment ils proposent d’y réagir. Ce parcours intellectuel précis est constamment mis en rapport avec les événements marquants de l’histoire politique et religieuse de l’Europe et en particulier de la France. Une préface intéressante de Pierre Manent qui ouvre le livre présente rapidement l’intérêt et la pertinence des analyses d’E. Perreau-Saussine.
C’est la constitution civile du clergé, qui pour E. Perreau-Saussine, est la grande césure qui scande l’histoire religieuse de la France - voire de l’Europe - et inaugure, du point de vue religieux, le monde moderne. Cette constitution, votée par l’Assemblée constituante le 12 juillet 1790, visait à remodeler l’Eglise catholique de façon à l’harmoniser avec la Révolution. Parmi toutes les réformes annoncées, une des plus novatrices consistait à faire élire les curés et les évêques par le peuple, afin d’assurer une harmonie entre la religion catholique et la société issue de la Révolution. Dans la configuration politique de la Révolution, où les ordres ont disparu et où il n’y a plus à concevoir qu’un Etat qui gouverne et une société qui est gouvernée, l’Eglise ne trouve plus sa place : " qu’on parle de souveraineté du peuple ou de souveraineté de l’Etat, on place l’Eglise en porte-à-faux, puisqu’elle n’est ni le peuple ni l’Etat. Pour contourner ce problème, les constituants ont voulu une constitution civile qui identifie le peuple des citoyens au peuple des croyants, tous les citoyens participant de droit à la vie de l’Eglise catholique. " (p. 17-18).
Or, cette constitution civile pose problème (elle est refusée par le pape et près de la moitié des curés refusent en 1791 d’y prêter serment). D’une part, elle repose sur un principe démocratique, alors que pour l’Eglise tous les hommes ne sont pas également compétents en matière de religion. D’autre part, le peuple composé par les citoyens n’est pas le même que celui composé par les croyants, ne serait-ce que parce qu’il existe des citoyens non-croyants, dont l’Eglise voit mal la légitimité à participer à son organisation. Enfin, l’Eglise catholique est régie par un principe aristocratique, une hiérarchie apostolique de droit divin, incompatible avec l’égalité présupposée par la démocratie.
Cette constitution civile vient mettre un terme à la force politique du clergé, telle qu’elle s’exerçait sous l’Ancien Régime. Le gallicanisme politique, doctrine de la monarchie française, tient que le roi de France reçoit son royaume de Dieu seul. Sujet du pape sur le plan spirituel, en tant que catholique, le monarque ne lui est pas soumis en tant que souverain . La meilleure illustration de cette pensée se trouve dans la " Déclaration du Clergé de France sur la puissance ecclésiastique " de 1682 , dans laquelle on pouvait lire qu’aucune autorité ecclésiastique, comme le pape ou un concile, ne pouvait déposer un prince et délier ses sujets de la soumission qu’ils lui doivent. Le pouvoir temporel royal était à l’abri de toute immersion papale dans le politique. Il s’agissait alors pour les juristes français d’interdire toute intervention romaine dans la politique française, autrement dit, c’était rejeter toute légitimité d’une ingérence papale dans les affaires temporelles du royaume. A condition de bien distinguer le temporel du spirituel, on pouvait bien comprendre à qui il fallait obéir : pour des affaires de foi, le pape avait toute autorité, mais en matière politique, c’est le roi de France qui avait l’autorité suprême. Théologiquement, c’est Bossuet qui expose le mieux cette conception du gallicanisme, dans un texte écrit pour justifier cette déclaration. Pour lui, la monarchie de Louis XIV est comparable à celle de David ou de Salomon, parce qu’elle s’apparente au régime d’un peuple consacré, d’une nation choisie par Dieu. Une telle nation ainsi choisie n’a pas besoin d’un pape italien pour se développer, elle est guidée par Dieu. Comme preuve de l’élection divine de la France, Bossuet rappelle le couronnement du roi à Reims et l’appellation de roi " Très Chrétien " qui caractérise le roi de France. Une telle conception de la monarchie consacrée par Dieu lui-même permet de subordonner l’Eglise de France au roi, puisqu’on ne voit pas au nom de quelle légitimité le roi pourrait être critiqué par un évêque ou un religieux. Cela suppose que les juristes fassent remonter à la même source le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel : à Dieu lui-même. Dès lors, le roi n’a plus à obéir au pape dans le domaine proprement politique. Seule contrepartie, mais non négligeable, le roi doit suivre la plus stricte orthodoxie. Il doit satisfaire à ses obligations spirituelles et aux exigences d’une existence chrétienne : il prête son bras, sa puissance à l’Eglise quand il s’agit de faire respecter les règles chrétiennes et considère que ce qui est mal pour l’Eglise est également mal dans l’Etat. Le monarque trouve donc son pouvoir limité par des contraintes spirituelles. " Les catholiques acceptaient l’autonomie du temporel à condition qu’elle soit contrebalancée par l’appartenance du pouvoir temporel à l’Eglise ". (p. 38). Cette conception du pouvoir du monarque, à vouloir être complètement en règle avec l’Eglise, laisse ouverte la possibilité de l’intolérance religieuse (ce que révèle par exemple la révocation de l’Edit de Nantes et les dragonnades qui suivirent).
2 commentaires
thierry bruno
De plus, ce n'est pas surtout d'une déchristianisation de la société dont souffre l'Eglise en France mais d'une déchristianisation de l'homme. Et comme l'écrivait Georges Bernanos, "refaire un homme chrétien ne se fera pas en quelques années. Les portes sont bien gardées." - par notre Etat laïc.
Cédric
Merci à vous.
C.