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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Péril en la demeure : les risques domestiques
[lundi 12 septembre 2011 - 19:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Sociologie des risques domestiques : Des accidents invisibles ?
Michèle Lalanne
Éditeur : Tec & Doc Lavoisier
188 pages
Résumé : Un essai probablement novateur mais qui ne va pas suffisamment loin dans l'étude de son objet.
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Le "risque". Tout le monde connaît ce terme mais chacun a sa propre idée sur la définition de ce mot fourre-tout. C’est l’une des premières difficultés auxquelles doit faire face le sociologue qui se penche sur un concept autant chargé de prénotions. En outre, même au sein des spécialistes, il y a une division en termes d’approche du risque : les "risk scholars" (les chercheurs en sciences humaines) versus les "risk professionals" (les scientifiques gestionnaires du risque) - selon la distinction opérée par David Garland  . Par exemple, l’actuaire concevra le risque comme la probabilité de réalisation d’un évènement donnant lieu au versement de prestations compensatoires (risque décès  , risque accident  , etc.) ; tandis que le sociologue analysera plutôt le processus de transformation d’une situation spécifique en un risque   afin que ce dernier accède à l’espace public (comme le processus de passage de l’inquiétude nucléaire au risque nucléaire). Cela nous renvoie par ailleurs à l’impact que peut avoir une stratégie (d’accès à l’espace public) sur la formulation – ou plutôt sur le "packaging"   – d’un problème dont il s’agira de réaliser la "mise sous risque"   afin de bénéficier de la performativité du statut de risque  . Dans ces deux paradigmes du risque, le dénominateur commun semble être le haut niveau de connaissances structurées et mobilisées sur un fait social   ; et, conséquemment, la modification de perception qu’engendre cette nouvelle "mise en scène" d’aspects "de la vie quotidienne"  . La large diffusion du concept du risque semble en effet traduire une volonté commune de maîtrise de l’avenir passant par la réduction des incertitudes sociales. Cette détermination se manifeste par une progression de notre connaissance (scientifique) du social en termes d’occurrences d’évènements avec leurs conséquences associées. Sous cet effet, l’insécurité sociale, toujours plus tentaculaire, se métamorphose en une pluralité de risques sociaux auxquels répondent (parfois et plus ou moins bien) toutes sortes d’assurances (dépendance, maladie, chômage, accidents de la vie quotidienne, etc.). Toutefois, le lien entre la transformation d’un évènement en tant que risque et sa reconnaissance en tant que problème public n’est pas toujours assuré. Notamment pour des faits qui, en dépit de leurs fortes fréquences et de leurs dommages considérables, continuent de bénéficier du statut de problèmes mineurs ou "d’accidents invisibles". C’est sur cette situation, qu’elle estime paradoxale, que la sociologue Michèle Lalanne s’est penchée dans son essai novateur Sociologie des risques domestiques : des accidents invisibles ? En effet, la maître de conférences en sociologie de l’université de Toulouse 2 Le-Mirail prend pour sujet d’étude un objet de recherche généralement délaissé par les sociologues, probablement du fait de son caractère apparemment non majeur, à savoir les risques domestiques. Avec cet essai, elle poursuit l’objectif de poser les bases d’une sociologie des risques domestiques (comme l’illustrent la conclusion ainsi que ses "propositions pour prolonger la discussion" en fin de chaque partie).

 

Que sont les accidents domestiques ?

À l’origine de l’essai de Michèle Lalanne se trouve une indignation : "En France, on estime qu’il y a chaque année plus de onze millions d’accidents de la vie courante et on dénombre plus de quatre millions et demi de blessés et environ de 19 000 à 20 000 morts"   mais ces chiffres semblent ignorés par le public. L’auteure précise toutefois que la catégorie "accidents domestiques" est incluse dans celle des "accidents de la vie courante" ; ce qui complique leur comptabilisation. En effet, comme leur nom l’indique, les accidents domestiques sont définis par le lieu de l’accident (à l’image des accidents de la route). La sociologue les décrit comme suit : "Les accidents domestiques peuvent être provisoirement définis comme des évènements non souhaités, fortuits et imprévisibles, faisant irruption dans la sphère domestique, perturbant le fonctionnement "idéal" des activités de la vie domestique courante et affectant la santé des personnes"  . En se basant sur l’étude de statistiques nationales, la chercheuse précise que la principale cause de décès, relevant des accidents domestiques, est la chute et qu’elle concerne tout particulièrement les enfants (notamment lors de "l’apprentissage de l’équilibre et de la marche"  ) et les personnes âgées (du fait de "la perte d’équilibre et [des] déficiences motrices"  ). À l’image du sociologue Bernard Ennuyer – pour lequel la dépendance des personnes âgées renverrait à "la responsabilité collective [de l’organisation sociale] dans le parcours social des individus vieillissants"   et non pas à la responsabilité individuelle – l’auteure souhaite donner aux accidents domestiques une dimension de responsabilité collective : "L’accident domestique est exclu de la sphère publique, il est "mis à part". Tout se passe comme s’il s’agissait d’un risque individuel et personnel qui échappe à la dimension collective et publique"  . Elle estime en effet qu’une politique de prévention nationale contre les accidents domestiques pourrait réduire considérablement le nombre d’accidents. Mais le préalable à cette politique serait de faciliter une mesure fiable du nombre d’accidents domestiques.

Michèle Lalanne constate que "l’accident domestique est une affaire privée dont l’existence peut être comptabilisée et qui, de ce fait, est susceptible de sortir de la sphère privée"  . Elle s’appuie sur les travaux du sociologue statisticien Alain Desrosières pour dévoiler les dessous du travail de convention "qui participe à la quantification des accidents de la vie courante qui incluent les accidents domestiques"  . Pour cela, elle s’est penchée sur le formulaire de décès qui contient les informations relatives aux circonstances de la mort d’une personne. C’est ce document, pourvu qu’il soit correctement alimenté par le médecin, qui permet à l’Etat d’identifier les accidents domestiques (et plus généralement les causes de décès) à l’aide de deux informations : la rubrique accident et le lieu (domicile). Par la suite, "les données statistiques des accidents domestiques et des accidents de la vie courante sont reconstituées et estimées en vue de produire des indicateurs statistiques standardisés utilisables pour orienter les politiques publiques de santé à l’échelle européenne et au  niveau national"  . Nous voyons ici qu’il s’agit d’un travail tourné à la fois vers la connaissance et vers l’action, prenant appui sur la description technique pour parvenir à la prescription politique. Aussi, avec l’opération statistique, "le savant et le politique" – que Max Weber avait distingué dans son ouvrage éponyme – fusionnent pour développer une science orientée vers l’action. La sociologue note aussi que la tendance à l’adoption de critères internationaux complique la mesure des accidents domestiques du fait de l’imposition de certaines catégories qui sèment la confusion (comme celle de "traumatisme" qui est plus large que la catégorie "accident"). Néanmoins, la mesure demeure essentielle car elle constitue l’un des indicateurs, en termes de fréquence d’occurrence d’accidents et de dommages conséquents, qui permettront d’évaluer la dangerosité d’une situation et d’agir sur les causes. Toutefois, la chercheuse regrette que "l’information statistique" ne se soit pas encore transformée en un "argument statistique" impliquant une action correctrice de la part de l’État : "L’usage de ces informations a-t-il abouti à réduire la mortalité et la morbidité des accidents ?"   se demande-t-elle de façon rhétorique.

Titre du livre : Sociologie des risques domestiques : Des accidents invisibles ?
Auteur : Michèle Lalanne
Éditeur : Tec & Doc Lavoisier
Collection : Sciences du risque et du danger
Date de publication : 12/09/11
N° ISBN : 978-2743013080
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