On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Freud avec Wittgenstein
Cet ouvrage, pourtant déjà ancien, mérite le détour. Il nous plonge dans une interprétation fine et rigoureuse d’un des cas psychanalytiques devenu le plus emblématique de la problématique des psychoses, le cas Schreber. Cette lecture, clinique et érudite, est dans son fondement originale car elle "révèle", au sens littéral du terme, la subtile complexité de la conscience du monde schizophrénique, on pourrait ajouter, dans notre monde moderne. "Freud avec Wittgenstein" pourrait-on dire, avec aussi Foucault et la pensée critique. L’auteur américain, Louis Arnorsson Sass, mériterait d’être plus connu en France.
Si son livre s’adressait en premier lieu à l’état de la psychiatrie aux Etats-Unis, il va bien au-delà en restituant tous les ressorts de "la maladie du je", le solipsisme, une conscience tellement centrée sur elle-même qu’elle s’aveuglerait, par implosion. Le recours à l’intersubjectivité ou à l’empathie tend actuellement à être utilisé pour lutter contre la réification de la vie psychique, mais avec des résultats bien inégaux. En soulignant la consistance paradoxale de la conscience dans le délire, cet ouvrage participe à cette lutte en maintenant vivant tous les enjeux de la vie psychique.
Louis A. Sass est professeur de psychologie clinique à l’université de Rutgers (New Jersey). Dans un entretien où il présente sa formation comme "éclectique", cet auteur, francophile, indique qu’il a travaillé en psychiatrie, sa thèse portait sur la schizophrénie, mais qu’il a aussi découvert l’intérêt d’une analyse textuelle rigoureuse avec des études de littérature anglaise, et la philosophie avec un père qui avait été un ami proche de Ludwig Wittgenstein. On retrouve ici tous les ingrédients de sa démarche. Dans l’avant-propos, Pierre-Henri Castel nous indique que cet ouvrage peut être considéré comme une très longue note à son livre le plus connu, Madness and Modernism. Insanity in the Light of Modern Art, Litterature and Thought, qui fut publié en 1992 mais qui n’est pas encore traduit en français. On retrouve effectivement dans cette lecture quasi herméneutique des Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber une affinité de la folie avec la modernité : l’emballement d’une raison centrée sur elle-même repose sur la dualité corps/esprit propre à l’épistémè moderne que Foucault a daté avec le partage de la raison au XVIIe siècle, la circularité de l’auto-observation renvoie à ses travaux sur le panoptique , les qualités du délire renvoient à "la lucidité et la précision surréelles des photographies d’Arbus ou d’un tableau de Chirico" . Plus fondamentalement, l’impasse du solipsisme, on va le voir, est un produit de la modernité.
Contre une conception déficitaire du délire
Louis A Sass veut combattre une conception déficitaire du délire : le délire serait une croyance "erronée" ou "fausse" de la réalité, le patient se retirerait ainsi de la réalité en régressant dans un mode archaïque de développement. En psychiatrie, les "symptômes de premier rang" (Kurt Schneider) qui permettent de classer les idées délirantes selon leur vraisemblance peuvent bien plutôt montrer comment le patient introduit des distorsions dans sa perception du temps et de l’espace, comment il transforme le monde (p. 49). La psychanalyse établit le lien entre l’état actuel, déficitaire, et une reviviscence de l’histoire infantile avec une "forme d’expérience magique dominée par une satisfaction hallucinatoire du désir" (p. 45). L’entreprise de L. A. Sass se voudrait ainsi un démenti à une théorie psychanalytique classique où le délire résulterait de la satisfaction régressive du sujet, où il serait essentiellement assimilé à une projection, et réduit ainsi à un mode régressif, archaïque, de contact avec la réalité, l’auteur revient sans cesse sur cette théorie qui a infiltré aussi l’antipsychiatrie. Sa démarche reprend également la psychopathologie phénoménologique en voulant dépasser Jaspers pour qui le seuil de la compréhension s’arrêterait devant le délire du schizophrène qui restait "hors réalité".
Pour développer sa thèse, Louis A. Sass se sert de la critique que Wittgenstein adressait à la philosophie qui l’a précédée, celle qui s’enferme dans la métaphysique, comme "une mouche qui se débattrait sous une cloche de verre". Le solipsisme est l’exemple typique d’une "maladie de la philosophie" où l’abstraction tourne à vide, la conscience prenant uniquement pour objet une conscience de soi désincarnée, et ceci dans un désengagement de toute activité pratique et sociale. En étudiant le solipsisme, l’auteur arrive ainsi à caractériser un mode d’expérience propre à la schizophrénie, mais aussi il tente de donner corps et d’illustrer l’enseignement de Wittgenstein. Par sa théorisation, son activité philosophique, ce philosophe aurait lutté de manière quasi obsessionnelle, pour ne pas sombrer dans l’isolement, le retrait de la réalité.
L’autobiographie de Daniel Paul Schreber, les Mémoires d’un névropathe, a été écrite en 1903. Commentée par Freud en 1911, elle est devenue un des cinq cas prototypiques en psychanalyse. Cas devenu aussi un classique de la psychopathologie, il figure d’ailleurs dans le DSM IV, il a été depuis profondément analysés. Lacan a consacré une année de ses séminaires sur celui-ci (1955-1956), Canetti a repris également ce texte pour le phénomène du pouvoir, en France comme aux Etats-Unis de nombreuses études lui ont été consacrées . Daniel Paul Schreber (1842-1911) était juge à la cour d’appel de Dresde en 1893. Souffrant de plusieurs décompensations schizophréniques, il a fait également des tentatives de suicide, il a été interné à la Clinique psychiatrique de Leipzig, chez le Pr. Flechsig. Dans son délire il se disait par exemple persécuté par Dieu et prétendait avoir mission de se transformer en femme pour engendrer de nouveaux humains.
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