On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La notion d’identité est-elle un mirage qui disparaît quand on croit enfin l’avoir saisi ? Peut-on nommer l’identité, la définir sans risquer "de la figer, de la réifier, de la naturaliser, de l’essentialiser (p.5) " ? Et en même temps peut-on faire l’impasse sur une notion centrale dans la recherche contemporaine en sciences humaines, qui façonne des idéologies identitaires devenus acteurs politiques des rapports sociaux ? Comment répondre au dilemme du chercheur, à savoir clairement définir et expliciter une réalité sociale majeure sans la dénaturer, sans y plaquer des conceptions et des connotations personnelles et donc relatives ? C’est à cet ambitieux défi que s’attaquent Olivier Lazzarotti et Pierre-Jacques Olagnier dans un ouvrage au titre poétique : L’identité entre ineffable et effroyable. Citation du Docteur Faustus de Thomas Mann, le titre du livre reprend l’intitulé du colloque, organisé à Amiens en 2008, dont il est issu.
La réflexion est organisée en trois parties : tout d’abord l’interrogation de la notion elle-même (le quoi), puis de ses processus de construction (le comment) et enfin l’examen de certains de ses matériaux constitutifs (le avec quoi). Chaque partie est introduite par un court texte d’Olivier Lazzarotti qui en présente les enjeux et les différents articles qui la composent. Ces trois temps de la réflexion sont représentés de façon égale, tant par le nombre de contributions que par le nombre de pages qui leur sont respectivement consacrés. Bien que l’ouvrage soit sous la direction de deux géographes, c’est par le biais de la pluridisciplinarité et des analyses transversales qu’est interrogée la notion d’identité. Tout l’éventail des sciences humaines est ainsi exploité avec des géographes et des urbanistes, des sociologues, des philosophes, des historiens mais aussi un civilisationniste et une spécialiste en sciences de l’information et de la communication.
Le livre est alors à la fois ambitieux et humble : il veut questionner l’identité dans ses fondements afin de dépassionner le débat qui l’entoure sans pour autant "imposer quelque réponse que ce fût (p.10) ". Si l’on se réfère aux origines étymologiques du mot (étonnamment mentionnées par une seule et unique contribution), l’identité est "la qualité de ce qui est le même" la plaçant ainsi dans une logique centripète de rapprochement des ressemblances et d’écartement des différences (Karine Briand, p.204). Et pourtant les vingt articles donnent à voir autant d’identités différentes que d’adjectifs qui leur sont accolés : identité(s) individuelle, collective, locale, nationale, innée, acquise, sociale, professionnelle, culturelle, religieuse, artistique, migratoire, alimentaire. Dans ce foisonnement d’angles d’approches et d’horizons référentiels, encouragé par la dimension pluridisciplinaire de l’ouvrage, se dégagent néanmoins quelques thèmes dominants qui structurent la réflexion sur la notion d’identité.
Le premier constat qui ressort de la lecture de ce livre est l’évolution fondamentale qu’a connue le paradigme identitaire au cours du siècle dernier. De la permanence, l’unité, la cohésion du collectif on est passé à la subjectivation, la diversité et la mise en avant de la pluralité des individus. Cette évolution est parallèle à la transition au XXe siècle de l’idéologie dominante qui a remplacé la lutte des classes (sociales) par des conflits autour de l’identité et des origines. Les dynamiques résultant de la mondialisation renforcent la montée en puissance des discours identitaires et des luttes entre collectif et identités de plus en plus individualisées, variables et éphémères. De cette transformation résulte, si ce n’est "une crise de la définition de soi (Thierry Mathé, p.75) ", tout du moins une récurrence des quêtes et des interrogations identitaires. Plusieurs contributions se demandent si l’on peut se revendiquer de plusieurs identités : Pierre Landais étudie l’"assignation identitaire" des immigrants, Anthony Goreau-Ponceaud l’identité diasporique et Houda Asal l’identité migratoire. D’autres s’intéressent à la possible imposition d’une identité par l’extérieur, par conséquent subie : Delphine Colas-Bucco et l’identité des femmes en prison ou Elisabeth Lisse et les lieux d’habitat disqualifiés. Ou encore quelle place attribuer au territoire dans un monde traversé par des mouvements de déterritorialisation : éléments de réponse avec l’identité des gens de mer par Guy Baron ou une réflexion autour de "l’épuisement du territoire" par Iballa Naranjo Henríquez.
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