Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
* Cet ouvrage a été publié avec l’aide du Centre national du livre.
A l’occasion de la publication en France du Fil et les Traces, les éditions Verdier ont décidé de rééditer un premier recueil jusqu’alors épuisé de textes de Carlo Ginzburg écrits entre 1961 et 1986, Mythes, Emblèmes, Traces (MET), dans le sillage duquel s’inscrit à l’évidence le nouvel ouvrage de l’historien italien. Tandis que cette réédition permet au lecteur français de découvrir la genèse de l’œuvre d’une des figures intellectuelles les plus éminentes de l’époque contemporaine, l’édition aux Presses du réel d’un troisième ensemble de textes, Peur, révérence, terreur, a incité la revue Critique à solliciter des spécialistes de disciplines diverses pour faire un point provisoire sur une œuvre notoirement féconde et des plus influentes, dont les coups d’éclats entraînèrent un certain nombre de controverses non encore éteintes .
Au-delà du cadre : perspectives et couleurs de l’histoire
Carlo Ginzburg est un original ; et l’un des rares historiens européens à avoir pris au sérieux l’impératif aussi unanimement salué que peu suivi d’ "interdisciplinarité". Aussi sa marque de fabrique la plus évidente, sa "trace" la plus personnelle est-elle sans doute cette capacité – ou ce besoin irrésistible – à transgresser les cadres disciplinaires ou chronologiques qui enchâssent les études historiques. Que l’on ne se méprenne pas : Carlo Ginzburg n’est pas un polymathe à la sauce postmoderne, et presque toutes ses études gravitent autour de son champ de spécialité : l’histoire religieuse et culturelle du XVIe siècle, et la question de l’historicité des univers mentaux. Mais, comme le montre une fois de plus un inédit en français publié dans les dernières pages de la revue Critique, Carlo Ginzburg se montre toujours aussi attaché à inscrire les phénomènes historiques dans la perspective la plus élargie, qui permet d’en saisir la dimension la plus profonde, et de restituer son goût et sa couleur à l’histoire.
Dans ce texte, intitulé "La lettre tue", il retrace à partir des textes néotestamentaires de saint Paul le long chemin de la sécularisation de l’Ecriture sacrée. Au terme d’un long itinéraire sur lequel on croise saint Augustin, Lorenzo Valla et Spinoza (pour ne citer qu’eux), ce qui pourrait n’être qu’une histoire de l’exégèse débouche sur le vaste panorama d’un aspect décisif de la culture occidentale façonnée par le christianisme : une certaine capacité, longuement approfondie, à distinguer la "lettre" – le donné brut et parfois choquant, dont on ne peut se satisfaire tel quel – de l’"esprit" – le sens profond et réel, caché, retrouvé, invisible. Mais un ultime regard sur La Colonie pénitentiaire de Kafka (nouvelle contemporaine de la Grande Guerre) montre comment l’ "esprit" lui-même s’épuise et, comme la lettre, "tue".
Ginzburg est un habitué de la "généalogie" nietzschéenne ou de l’"archéologie" foucaldienne, et des grandes traversées d’un bout à l’autre de l’espace et du temps. Dans "Le haut et le bas" , il remontait ainsi déjà jusqu’au texte paulinien pour mettre en évidence comment une injonction à l’humilité a progressivement glissé, via un lapsus collectif dans l’Antiquité tardive , vers une injonction à l’ignorance, jusqu’à ce que le mouvement humaniste ne manifeste un changement de valeurs et l’avènement d’une nouvelle culture annonciatrice de l’Aufklärung du XVIIIe s. .
D’une autre manière, dans "Freud, l’homme aux loups et les loups-garous" , il établit non seulement un parallèle entre les procès d’inquisition et les balbutiements de la psychanalyse , mais propose aussi une réinterprétation du célèbre rêve de "l’homme aux loups" à la lumière de mythes frioulans et slaves. Forçant ainsi le dialogue avec la psychanalyse, il prend le parti de Jung contre Freud, affirmant que c’est en l’occurrence le mythe qui permet de comprendre la névrose, et non l’inverse.
Ici comme ailleurs, l’homme de la microstoria habitué à scruter les plus infimes des événements comme les plus vastes durées donne la clef de l’articulation des échelles les plus opposées : le contenu mythique s’impose aux hommes par des voies historiques et identifiables (et non au moyen d’une quelconque reproduction des esprits), leur fournissant un matériau pour se penser . A l’historien, tel un chasseur, d’en retrouver la piste.
3 commentaires
PH Ortiz
JJ
Nicole
Bâtir un pont entre la science et les gens est une noble tâche, un enjeu démocratique essentiel, contre la vulgarité et le simplisme.