On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Cet ouvrage collectif est issu d’une exposition qui s’est tenue à Paris en 2007-2008. Les vingt-deux contributions, réunies sous la direction d’une spécialiste de la question, Danielle Tartakowsky, – auteur de l’introduction –, parcourent le Paris manifestant des XIXe et XXe siècles à travers quatre thèmes : " espace ", " dramaturgie ", " typologie ", " ordres et désordres ". Les articles s’appuient sur de très nombreuses représentations picturales ou photographiques de cortèges parisiens, qui ne sont pas seulement des illustrations, mais de véritables sources que les auteurs exploitent pour tracer tant les constantes que les singularités des manifestations.
Une cartographie des manifestations parisiennes depuis la fin du XIXe siècle
L’ouvrage dessine d’abord les paysages des mobilisations parisiennes, comme le fameux " triangle République-Bastille-Nation " (Evelyne Cohen), " l’axe patriotique " – de la Concorde à l’Etoile avec un crochet par la place des Pyramides – ou les grandes esplanades, tels le Champ de Mars ou les Invalides (Danielle Tartakowsky). Il interroge à la fois le regard porté sur les foules manifestantes et les formes d’appropriation de la rue par ces mêmes foules face aux représentants de l’ordre. Ainsi l’article de Mathilde Larrère, " Ce que le XIXe siècle nous apprend des manifestations ", centré sur les Boulevards montre comment à partir de la fin de ce siècle, les manifestations, se distinguant des émeutes – qui privilégiaient les rues étroites du centre de Paris plus propices à la barricade ont investi " le Boulevard de la répression ", jusqu’alors abandonné aux forces de l’ordre, et s’y sont déployées pour revendiquer la légitimité de la mobilisation et interpeller l’opinion publique. Elle étudie aussi la manière dont les images ont répercuté ce changement de nature des mobilisations. C’est aussi à ces représentations que s’intéresse l’article de Bertrand Tillier : " La manifestation : une pratique et sa construction photographique ". Cette cartographie des mouvements de contestation n’oublie pas les interactions entre Paris et les banlieues. Emmanuel Bellanger examine les conditions d’émergences, les formes et la topographie d’un registre banlieusard de la manifestation, que celle-ci mobilise " l’esprit de clocher " ou la culture communiste dans les banlieues rouges. Il souligne le rôle des maires dans la mise en scène des cortèges festifs ou des marches revendicatives comme maîtres d’œuvres d’une identité locale en construction ou comme défenseurs, surtout depuis les années 1960, des grandes industries implantées dans leurs communes.
Mises en scène, stratégies et symbolique
La deuxième partie est consacrée aux stratégies tactiques et symboliques adoptées par certaines catégories de manifestants, qu’ils soient familiers de l’exercice - ou du moins perçus comme tels - ou plus exceptionnellement présents dans les rues - tout au moins dans celles de la capitale. Michel Prigenet rappelle, à travers les exemples de manifestations marquantes, le rôle central de Paris dans la " dramaturgie du mouvement ouvrier " et l’enjeu que représentent, pour les mouvements politiques et syndicaux, la maîtrise et le succès des manifestations. Il s’interroge sur l’héritage de cette tradition dans les années 2000 dans un contexte de crise et, parfois, de lassitude des milieux ouvriers face à l’indifférence médiatique. Alain Monchablon analyse les différentes formes des manifestations étudiantes et leur articulation avec les grands débats contemporains : il montre comment, " en un siècle […] les monômes ont reculé au profit de cortèges revendicatifs plus qu’identitaires ". Alors que les droites semblent, par " tempérament ", moins spontanément manifestantes – même si elles sont, elles aussi, héritières d’une culture de l’agitation de rue, David Valence montre qu’elles ont mis en œuvre " des scénarii qui leur [sont] propres ". Contrairement aux droites populistes ou nationalistes traditionnellement enclines à utiliser la rue pour se manifester et qui ont façonné leur propre syntaxe de la manifestation, avec sa géographie, ses références militaires, sa violence, pour la droite catholique et la droite de gouvernement, longtemps moins promptes à mobiliser Paris, le recours à la manifestation apparaît davantage comme une façon de combattre l’adversaire – la gauche – sur son propre terrain.
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