Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Être sans-abri dans la ville
[vendredi 05 août 2011 - 16:00]
Urbanisme
Couverture ouvrage
Journal d'un SDF. Ethnofiction
Marc Augé
Éditeur : Seuil
131 pages / 12,35 € sur
Résumé : Sous forme d’un journal fictionnel, Marc Augé tente de pénétrer la condition d’un sans-domicile d’aujourd’hui. Sans toutefois réussir à s’abstraire complètement de sa condition d’intellectuel et de chercheur.  
Page  1  2 

Longtemps distinctes, la fiction et l’anthropologie ne cessent de se rapprocher et il suffit de lire l’excellent Zones du romancier Jean Rolin   pour s’en convaincre. Par l’usage des vertus ethnologiques de la littérature, le présent ouvrage participe à ce rapprochement. Anthropologue du quotidien et des "mondes contemporains", Marc Augé s’intéresse depuis longtemps à l’ordinaire urbain. Que ce soit à travers ses analyses sur la mobilité, sur les "non-lieux" ou sur le métro, il a activement participé à élaborer les cadres d’une anthropologie de la surmodernité. Dans cet ouvrage, l’auteur poursuit son exploration de la condition urbaine et s’interroge sur le sans-abrisme, phénomène croissant de nos sociétés et duquel plus personne n’est à l’abri. Mais l’objectif de l’auteur n’est pas d’expliquer les raisons sociales du déclassement, d’analyser des statistiques ni même de réaliser un travail de terrain. Il préfère décrire l’influence de la perte du "chez-soi" sur les comportements, sur le psychisme des individus concernés. Dans cette perspective, il élabore une ethnofiction censée révéler un fait social total "à travers la subjectivité d’un individu particulier"  . L’auteur recourt alors à ses observations de la vie courante, à son imagination pour décrire une situation de vie.

Sous forme d’un journal écrit à la première personne, nous suivons les péripéties d’un homme, inspecteur des impôts à la retraite, divorcé et habitant dans le 15ème arrondissement de Paris. Celui-ci voit sa situation changer radicalement lorsqu’il est contraint de quitter son appartement pour des raisons financières, et l’auteur nous met face à son passage "à la rue". Cet homme, en masquant la réalité de sa condition, vit dans sa Mercedes, illustre vestige de sa vie passée. Mais il n’est pas pour autant question changer de territoire. Bien qu’il ne connaissait guère ses voisins lorsqu’il possédait encore son appartement, il entend bien rester dans ce quartier qui lui est familier et auquel il se sent appartenir. Cette nouvelle condition de vie l’amène ainsi à appréhender d’une nouvelle façon son quartier, à en explorer les différents recoins en fonction de nouveaux besoins. Ainsi, l’homme devient familier de certains cafés où les toilettes sont accessibles à tous,  de certaines gares où des douches sont à disposition des usagers, de certains parkings où les gendarmes passent rarement. 

L’auteur montre alors l’adaptation de cet individu à une nouvelle vie, à un monde où le privé n’existe quasiment plus. C’est effectivement tout le rapport aux comportements privés qui se trouve à revoir pour cet homme sans "chez-soi", pour cet homme dont le seul refuge reste sa voiture. Pour autant, l’auteur n’insiste pas assez sur cette dichotomie public/privé qui constitue l’un des enjeux de la vie des sans-abri. Le dernier rempart de l’intimité s’effondre en effet avec la nécessité d’assouvir ses besoins primaires dans les lieux communs. Or, à l’heure où les espaces publics deviennent aseptisés et normalisés et où l’essentiel des pratiques intimes se recentrent dans l’espace du foyer familial  , le regard des citadins sur ces comportements privés importe considérablement sur l’émergence de tolérance ou de  dédain, de pitié ou de gène. Ce point, central dans l’appréhension du quotidien des sans-abri, semble malheureusement négligé sous la plume de l’auteur.

Mais l’un des enjeux qui ressort de cette ethnofiction est celui du rapport aux lieux tel qu’il se manifeste chez des personnes sans-abri. Car en perdant son chez-soi, l’on perd un lieu marqué et approprié, dernier refuge de l’identité : "la perte du lieu, c’est comme la perte d’un autre, du dernier autre, du fantôme qui vous accueille chez vous lorsque vous rentrez seul"  . L’individu à la rue réapprend alors à se familiariser avec certains lieux de son quartier, s’y projette et s’y lie par un sentiment d’appartenance, nécessaire tant dans la construction de soi que dans l’efficience des pratiques de survie. De nouvelles habitudes et de nouvelles routines font alors de cet homme un habitant à part entière de son quartier et c’est certainement ce qui fait l’intérêt de l’ouvrage. Ce nouvel apprentissage du quartier, cette logique d’appropriation mise de l’avant par l’auteur révèle avec justesse le fait que les sans abri ne sont pas dans un rapport passif au territoire mais se situent au contraire dans une relation particulièrement forte à leur lieu de vie. 

Titre du livre : Journal d'un SDF. Ethnofiction
Auteur : Marc Augé
Éditeur : Seuil
Collection : La librairie du XXIème siècle
Date de publication : 06/01/11
N° ISBN : 2020978288
Page  1  2 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

1 commentaire

Avatar

Hélène

26/08/11 11:44
Etrange, cette manière de présenter l'ouvrage... Chercheur + "intellectuel" = connard insensible ?

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici