On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Bruno Zevi propose de raconter l’histoire d’un "ouvrage" urbain, au sens profondément linguistique du terme. L’auteur (1918-2000), universitaire et promoteur du mouvement pour une architecture organique, dans la droite lignée de Frank Lloyd Wright, est également à l’origine du célèbre ouvrage Apprendre à voir l’architecture (1948). Apprendre à voir la ville met en scène la cité médiévale de Ferrare, dans la région d'Émilie-Romagne en Italie, qui voit au cours de la fin du XVe et au début du XVIe siècle une période de changements la faisant entrer dans l’ère moderne. Ces transformations sont caractérisées par la planification de son extension urbaine (l’Addition herculéenne) et un ensemble d’édifices, le tout commandé par le pouvoir en place et réalisé par son principal architecte, Biagio Rossetti. L' "organisme" médiéval adopte au fur et à mesure de ses greffes architecturales les codes de la Renaissance sans que ces imbrications ne le défigurent. Au contraire, elles se fondent délicatement dans le décor médiéval ferrarais. C’est donc grâce au travail cohérent de Rossetti qu'existent à Ferrare une homogénéité architecturale ainsi qu’une certaine harmonie urbanistique minimisant les ruptures entre la ville ancienne et la construction nouvelle. Pour ces différentes raisons, Ferrare serait pour l’auteur un ensemble urbain supérieur à tous les autres. Toute la tâche de Zevi est de démontrer le soin apporté par Rossetti quant à sa manière d’aborder son travail à la fois d’architecte et d’urbaniste ― d' "urbatecte" dit-il ― au point de considérer Ferrare comme la première ville moderne d’Europe.
Un questionnement motivé par des enjeux contemporains sur le rôle de l’architecte taraude Zevi ― l’ouvrage paraît la première fois en 1971 ― : en quoi le développement architectural d’une ville influence-t-il son organisation urbanistique ? A contrario, les espaces urbains configurent-ils les édifices ? Plus généralement, comment saisir l’essence d’un lieu ? À quoi cette essence tient-elle ? En quoi une ville se lit-elle ? Il sert de point de départ à l’étude des contributions architecturales et urbanistiques de Biagio Rossetti. À ce propos, Zevi se demande comment on peut associer pratiques architecturale et urbanistique dans un même travail. La démarche phénoménologique sous-tendue par cette dernière question traduit l’angle de lecture privilégié par Zevi afin de remonter aux origines de la ville moderne tout en réhabilitant les contributions de Biagio Rossetti ― il bénéficiait de peu de crédit dans l’historiographie architecturale moderne ― dans la production de la cité de Ferrare.
À nulle autre pareille : la cité de Ferrare
Zevi remarque, en liminaire, la difficulté d’appréhender la personne de Rossetti par rapport à son époque, sa société et ses pairs notamment à cause de lacunes philologiques et de méthodologie historique le concernant. Il propose de les combler en résolvant trois problèmes d’ordre biographique (ou psychologique), esthétique (ou figuratif) et urbanistique (ou social). Ce, pour que la personnalité rossettienne acquiert la légitimité qui lui est due non plus seulement à Ferrare, mais de façon plus générale "dans l’histoire du langage de la Renaissance et surtout la première étape, grandiose, de l’urbanisme moderne européen" . Ainsi, si Rossetti est présenté comme étant une figure singulière, peu reconnue, et somme toute sans éclat, il se démarque par sa manière d’aborder l’organisation de Ferrare. Pour Zevi, cependant, reconnaître l’importance de son travail ne pouvait se faire qu’à notre époque, "dans laquelle reviennent les termes de la professionnalisation architecturale, de la poésie, de la littérature et de la prose bâtie, et de l’activité créatrice dans la production des villes" . Rossetti représente alors le contre-exemple de l’artiste de la Renaissance.
L’engagement professionnel de Rossetti couvre cinquante ans, plus exactement entre 1466, période où il officie en qualité d’aide-architecte, et 1516, année où l’homme alors devenu architecte ducal meurt. Il se décline en troid phases marquant le passage du vieux Ferrare à la cité moderne grâce, en particulier, à la réalisation du plan régulateur herculéen.
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