On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Bertrand Dicale était connu jusqu’ici comme étant l’un des plus éminents journalistes culturels français. Mieux, comme l’un des équivalents français de ces journalistes-essayistes des formes culturelles populaires que l’Amérique est habituée à produire (Ben Edmonds, Peter Biskind, Peter Guralnick, Jeff Chang…). Il n’y avait donc aucun risque qu’en commettant cette sorte de coming out qu’est Maudits métis, Bertrand Dicale puisse être soupçonné de compter parmi cette catégorie d’acteurs de l’espace et du débat publics français qui, issus de certaines "minorités visibles", sont en réalité des "entrepreneurs raciaux" : leurs discours, leurs actions sociales (leur être social en somme) sont organisés autour de la "question raciale", celle-ci devenant ainsi un capital social.
Bertrand Dicale courait d’autant moins le risque d’avoir commis un ouvrage d’"entrepreneur racial" qu’il a choisi la difficulté : parler de ce qu’être "métis" peut vouloir dire symboliquement en France (il a conscience ce que des analyses différentes sont susceptibles d’être faites d’un pays à un autre) plutôt que du métissage, sachant que cette dernière catégorie est devenue si diablement romantique dans le langage (français) contemporain que les métis sont précisément les grands absents de l'Histoire du métissage publiée en 2003 par Nelly Schmidt . Une absence paradoxale si l’on se souvient de ce qu’un an plus tôt David Guyot avait signé, à propos des métis au Togo, un remarquable Destins métis. Contribution à une sociologie du métissage dont une des prémisses (qui aurait pu servir d’épitaphe à Maudits métis) voulait que "chaque pays, chaque époque possède son idéologie raciale et, s’appuyant souvent sur les vérités scientifiques du moment, seule l’imagination sociale est capable de produire des classifications "raciales" précises" . David Guyot ajoutait qu’"il peut arriver, à ce propos, que les difficultés rencontrées par le chercheur ne tiennent pas tant à une complexité intrinsèque de l’objet qu’il se propose d’étudier qu’à des résistances produites par des croyances inhérentes aux conditions dans lesquelles apparaît tel ou tel concept. Un des obstacles, et non des moindres, à la construction savante d’un savoir sociologique sur le métissage me semble tenir au fait que l’engouement récent, en France, pour la notion de "métissage" s’est développé dans l’ombre d’une autre notion, jugée très sensible, celle de "race"" .
Ainsi, alors que la notion de métissage "valorise un mélange harmonieux de ce que par ailleurs elle refoule, cette théorie se trouve enfermée dans un syllogisme qui rend son objet supposé (le métis) pour le moins fuyant : – le métis est issu de races distinctes – la race n’existe pas – donc le métis n’existe pas (…)" . Bertrand Dicale vérifie en quelque sorte cette hypothèse autrement qu’avec les outils des sciences humaines et sociales impliquées dans les études raciales ou les études de Sexual Mixing : "Un Noir, un Blanc, un métis. Pourquoi une lettre capitale à mon père, pourquoi une lettre capitale à ma mère, pourquoi une lettre minuscule dès lors qu’il s’agit de mes frères et moi ? On m’a répondu : un Noir, c’est une race ; un Blanc, c’est une race ; un métis, ce n’est pas une race. A partir de quand, donc, est-on une race et a-t-on le droit, à ce titre à une majuscule ?".
2 commentaires
Pascal Mbongo
mariececilenaves
http://www.nonfiction.fr/article-1018-pap_ndiaye_sous_le_regard_de_cesaire.htm
en particulier son argumentation très intéressante sur les enjeux socio-culturels et identitaires liés au degré de mélanine (ou vu comme tel).