Rédacteur

critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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De l'ascèse au coaching
[jeudi 28 juillet 2011 - 23:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Tu dois changer ta vie !
Peter Sloterdijk
Éditeur : Maren Sell
656 pages / 27,55 € sur
Résumé : Un ouvrage difficile mais entraînant sur la production de l'homme par l'homme, synthèse entre l'ascèse et la productivité d' homo faber .
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Tu dois changer ta vie, le dernier opus de Peter Sloterdijk excellemment traduit, comme les précédents, par le fidèle Olivier Mannoni, lance à l’intelligence philosophique un nouveau défi. Dans l’ambitieuse synthèse des Sphères (regroupées en trois volumes, Bulles, Globes, Ecumes, auxquels se rattache encore Le Palais de cristal), Sloterdijk montrait homo faber affairé à s’enclore, à habiter sous un dôme qui amortisse les bruits et les violences du monde ; la climatisation, la réflexivité d’un espace miroir, des médias filtres et pare-chocs, une Terre enfin dont la rotondité peu à peu vérifiée s’enveloppait d’anneaux et de réseaux capillaires…, retenaient particulièrement l’attention dans un ensemble foisonnant de curiosités liées à cette idée très ancienne et très neuve en philosophie : l’attraction de la forme globe, sa dynamique à travers l’espace et l’histoire, son optimisation esthétique, éthique et organisationnelle. Or, argumente Peter Sloterdijk, de même que le XXe siècle pensa et élabora diverses figures de la réflexivité, le XXIe sera celui de l’exercice.

Tu dois changer ta vie nous entraîne donc d’abord, ou aussi, du côté des salles de sports. Combien de nos contemporains sacrifient chaque jour à l’impératif de forme ou de fitness en joggant, en soulevant des poids ou en pédalant ? Je me rappelle moi-même avoir surpris Peter, alors que nous avions rendez-vous à la réception, courant sur le tapis roulant de la salle de gym d’un grand hôtel parisien ; et nous sommes quelques-uns à dissuader cet adepte du vélo de se lancer dans l’ascension du Ventoux ! La démocratisation du sport, qu’il définit comme déspiritualisation des ascèses traditionnelles, ou nouvelle religion d’un monde sans Dieu – mais non sans transcendance – n’est pas un mince objet de réflexion. Notre idée de la forme vient de loin, du grec eidos précisément, ce double idéal des corps empiriques qui plane chez Platon au ciel des idées, comme la promesse de fitness ou bonne forme hante aujourd’hui les salles spécialisées. "Chacun va jusqu’où sa forme le porte" , et vivra d’autant mieux (d’autant plus) qu’il perfectionne celle-ci chaque jour, assidûment ; les Sphères montraient homo faber édifiant et habitant ses bulles ; le voici travaillant sa forme, en un mot s’exerçant.

Tu dois changer ta vie commence donc au gymnase, dont les dévôts et les pratiquants oeuvrent en silence, quotidiennement, à se convertir. Car la forme, toujours guettée par l’entropie ou la déchéance, n’existe qu’en acte ; non seulement nous manquons d’une idée stable ou d’une essence qui dirait le propre de l’homme, mais sa (bonne) forme réside pour chacun un peu au-dessus de lui-même, il doit rejoindre celle-ci en pédalant ou en courant, passer sans nul arrêt sa vie à la poursuivre. Cette création (de soi) indéfiniment continuée exige assez souvent un coach ou un entraîneur, celui qui veut que je veuille, ou plutôt qui ne veut pas que je cesse de vouloir ; nous sommes ainsi faits qu’un médiateur veille à ranimer "ma" volonté, faculté plus intime à moi que moi-même – mais qui paradoxalement dépend d’un autre.

Tu dois changer ta vie dans la mesure où le donné (à commencer par ce corps) ne suffit pas à combler ton désir de forme. La totalité est ailleurs, la plénitude toujours à venir. Non seulement l’homme est un excentrique congénital, mais exister pour lui c’est être tiré vers le haut. A la recherche de nouvelles formes : le culte du nouveau en art, et par exemple le mot d’ordre de la Sécession, qui ouvre à Vienne une paradoxale tradition de néolâtrie, va dominer les jugements de goût du XXe siècle, siècle des ruptures et des révolutions sur lequel l’art fait loupe grossissante. De même que la production artistique s’emploie depuis un bon siècle à créer du choc et de la surprise, l’espèce humaine tire de sa marche verticale une postulation vers le toujours-plus-haut ; animal mal identifié mais acrobate de naissance, l’homme semble condamné au dépassement et aux tours de force. Globes examinait en passant les arènes romaines et les jeux du cirque ; le cirque revient ici sous forme de tours d’adresse et d’acrobaties. Akro-bainein, c’est étymologiquement marcher sur les pointes, et par exemple sur une corde tendue au-dessus du public. Que veut dire le préfixe sur, interrogeait Georges Bataille, dans surhomme, surréalisme ou survie ? Comment Nietzsche lui-même maintient-il l’exigence de ces verticales sans dieux, mais non sans athlètes, à la fin d’un siècle qui vit ressusciter l’olympisme, et se superposer les figures de l’ascète, de l’artiste et de l’acrobate ? Une véritable résurrection de la chair s’opère depuis Coubertin, plus internationale et populaire aujourd’hui (plus crédible) que la promesse religieuse, ou socialiste…

Titre du livre : Tu dois changer ta vie !
Auteur : Peter Sloterdijk
Éditeur : Maren Sell
Titre original : Du mußt dein Leben ändern
Nom du traducteur : Olivier Mannoni
Collection : Essais et Documents
Date de publication : 17/02/11
N° ISBN : 2355800243
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