La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

C N L

CNL
Gérard de Nerval, rêveur d’ancêtres
[jeudi 28 juillet 2011 - 18:30]
Littérature
Couverture ouvrage
"La Généalogie fantastique" de Gérard de Nerval. Transcription et commentaire du manuscrit autographe
Éditeur : Presses universitaires de Namur (PUN)
125 pages / 14,25 € sur
Résumé : L’étude d’un document extraordinaire, que l’on a appelé “Généalogie fantastique”, où Gérard de Nerval, entre rêverie et délire, se réinvente une famille.
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En présentant la Généalogie fantastique, qu’elle qualifie de “rêveuse”, de Gérard de Nerval, conservée dans le fonds Spoelberch de Lovenjoul, à la Bibliothèque de l’Institut, Sylvie Lécuyer nous livre un art du décryptage. L’auteur reprend et complète le déchiffrement entrepris par Jean Richer , lequel ne s’intéressa qu’à la moitié droite du manuscrit : la double ascendance de Nerval ; délaissant sur l’autre la famille Bonaparte et la fin de l’épopée napoléonienne. L’historienne retrace le contexte de cette élaboration, démêle, déchiffre et commente les diverses zones du manuscrit, archives à l’appui. Pour Sylvie Lécuyer , bien que disjoint, le document forme un ensemble et doit être étudié dans son intégralité. Par ces notes à usage privé, le poète opère dans la fièvre un véritable travail psychique sur soi.

Par une analyse serrée sur le détail, l’auteur s’en tient aux documents dont elle publie les fac-similés et transcriptions, en réfère aux textes de Nerval et aux témoignages contemporains, s’abstenant de toute interprétation. Dans leur concision, l’introduction (moins de deux pages) et la conclusion (en deux pages) donnent une synthèse magistrale – historienne et littéraire – pointant des éléments psychologiques. La clarté du style sert une pensée dense. Bien au-delà du commentaire, c’est un modèle de méthodologie, d’initiation à la lecture de l’annotation brute, d’investigation de l’histoire intime de Nerval. S’adressant à un lectorat cultivé, au spécialiste d’études nervaliennes, donnant des pistes pour relire l’œuvre, cette lecture, qui touche aux questions de crise identitaire, intéressera le féru d’affabulations généalogiques et de romans familiaux, l’amateur d’écrits bruts, ou le généticien d’œuvre. Nous est révélé un fulgurant travail thérapeutique accompli par Gérard de Nerval que l’on peut rapprocher de la lente restauration du moi entreprise par Aby Warburg avec l’Atlas Mnémosyne, qui intéresse tant aujourd’hui l’historien de l’art.

Une première crise ébranle le poète – structurelle par son passé familial ses rapports conflictuels avec le père – et conjoncturelle suite à ses récents voyages. Alors qu’en juillet 1840 a paru sa traduction du second Faust de Goethe, “Nerval va entreprendre lui aussi sa descente chez les Mères, dans cet ‘infini béant’ où l’irréversible n’a plus cours, où Faust s’élance volontairement hors du solide, hors du fini, on pourrait même dire hors du temps, pour susciter les figures disparues”. Alors qu’il est interné, en février-mars 1841, Nerval, en dérive périlleuse, a jeté ces notes. Ce manuscrit extra-littéraire constitue l’une de ces traces rares où Nerval a pu se fixer et fixer des repères, où, la raison recouvrée, il puisera des matériaux qui serviront à la reconstruction que sont ses poèmes ou les Filles du feu, il détruira lui-même les feuillets d’un journal du chaos.

Ses lectures s’entremêlent à son vécu, à ses rêveries et à son délire qui nourrissent son mythe personnel. Son œuvre, “autofictionnelle” dirait-on aujourd’hui, conjugue érudition et fantaisie. L’écriture serrée, jetée à la diable, crée une bipartition. À gauche, ordonnés, clairs, espacés sont consignés des faits historiques ; la progression napoléonienne se fait dans le calme. En face, la mémoire personnelle déborde l’auteur ; les notes envahissent en tous sens, chaotiquement, la surface du feuillet. Le graphisme donne un effet de racines (appuyées, profondes) et de ramures (légères) ; tel un neurone pris dans un orage neural au centre du papier, l’axone vertical prolonge de façon asymétrique ses dendrites proliférantes vers le bas (côté paternel). Le double lignage disposé tête bêche, exige de retourner le document. Traits, amas en triangles ou encerclés, réseaux tentaculaires, blason, petits dessins, mots soulignés, entourés, termes grecs, truffent et saturent cette “forêt panique” de signes.

Martine MONTEAU
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Titre du livre : "La Généalogie fantastique" de Gérard de Nerval. Transcription et commentaire du manuscrit autographe
Auteur : Sylvie Lécuyer
Éditeur : Presses universitaires de Namur (PUN)
Collection : Études nervaliennes et romantiques (n° 14)
Date de publication : 11/03/11
N° ISBN : 2870377002
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