On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

L’Anatomie politique de la domination est l’ouvrage de synthèse (voire un "manuel libre") qui permet d’en finir avec une lecture "exceptionnaliste" des régimes autoritaires en même temps qu’avec des sottises presque toujours présentes lorsque les phénomènes politiques sont décrits. Béatrice Hibou assemble d’une manière humble des études de cas approfondies, portant sur une grande variété de régimes autoritaires et totalitaires, et en met au jour les convergences théoriques. Ses propres analyses de la Tunisie de Ben Ali, celles d’A. Lüdtke sur la RDA ou d’A. Tooze sur l’économie de guerre nazie, mais aussi de nombreuses autres explorant le fonctionnement quotidien du Portugal de Salazar, de l’Union soviétique, de l’Italie fasciste, etc., viennent ainsi traduire mais aussi prolonger les intuitions de Foucault, Certeau, Dobry, Veyne et Weber, sur le rapport ordinaire au politique et ses conséquences sur la fabrique de légitimité. B. Hibou revendique "un travail de conceptualisation des rapports et de l’exercice de la domination à partir d’expériences totalement hétérogènes dans le temps et dans l’espace" (p. 10). Elle l’inscrit dans une économie politique wéberienne au sens large (incluant la "sottise humaine", c’est-à-dire la réalité non conforme à la théorie économique), qui s’attache à la dimension économique de la vie quotidienne en même temps qu’aux techniques économiques de domination politique.
L’ouvrage défend un parti pris en voie de consolidation dans les sciences sociales du politique : ces dernières doivent normaliser les régimes autoritaires (la catégorie inclut ici les régimes ailleurs distingués sous la catégorie totalitaire). La normalité des régimes "dominateurs" doit être entendue dans un double sens : d’une part, le fonctionnement de ces régimes est normalisé en regard de la référence démocratique (ce qui ne signifie pas que l’une et les autres sont confondus, on y reviendra) ; d’autre part, ce fonctionnement est ancré dans la banalité des vies quotidiennes des gens plus ou moins "ordinaires" Cet ancrage dans le quotidien s’appuie sur une hypothèse qui, sous ses airs d’évidence, bouscule beaucoup de certitudes notamment scientifiques. "Très majoritairement, les gens cherchent à vivre sans heurt, dans les "règles", quelles qu’elles soient, et à ne pas se faire remarquer" (p. 25). Ils veulent "vivre à l’accoutumée" (B. Hibou traduit ici une expression portugaise).
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