On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Certaines rencontres sont bien plus que la somme de deux individualités. Elles semblent incarner un moment de l'histoire. La relation entre Walter Benjamin et Gerschom Scholem est de celles-là. C'est à travers leur dialogue épistolaire rassemblé sous le titre puissamment évocateur Théologie et Utopie que l'on mesure l'ampleur qu'a pris pour la pensée contemporaine ce qui fut au départ une simple amitié d'étudiants.
Théologie et utopie ne déroge pas à cette règle qui veut que l'on ne sache ni ne doive classer simplement une correspondance dans une bibliothèque.Une correspondance entre deux grands intellectuels est d'ailleurs toujours un étrange document, partagé entre le témoignage historique, l'éclairage biographique et oeuvre littéraire à part entière.Ces trois éléments sont présents dans la correspondance qui nous est donnée à lire entre ces deux grandes figures intellectuelles juives. En choisissant des voies parfois opposées, ils n'en ont pas moins été tous deux représentatifs d'attitudes typiques de l'environnement intellectuel de leur temps, époque qui nous est donnée à pénétrer par l'effraction d'une intimité qui appartient désormais à chacun d'entre nous.
De ces lettres ressort en premier lieu toute la difficulté de Benjamin à pouvoir esquisser une solution face à la déferlante historique qui submerge le monde juif européen. Rarement un auteur nous aura fait ressentir avec tant de force la terrible solitude d'individus pris au piège par le nazisme déferlant sur l' Europe. Ces lettres ne sont pas sans évoquer un autre destin brisé, celui de Zweig, et son livre le plus profond et désespéré : Le Monde d'hier . Lettres saisissantes par exemple dans leurs descriptions de proches confrontés à des violences et des humiliations.Benjamin raconte ainsi qu'il craint pour son frère frappé par des SA. On vit de l'intérieur la lente montée de la violence du NDSAP qui commence par une impunité et une légitimité grandissante dans l'opinion, puis la prise de pouvoir de Hitler qui en fait une politique d'Etat L a correspondance Scholem-Benjamin, c'est aussi la confrontation de deux regards sur cette histoire, celui quelque peu éloigné de Scholem qui paraît à ce moment posséder le détachement de celui qui a eu raison trop tôt et l'incrédulité de Benjamin devant l'effondrement du monde dans le quel il a vécu et les conséquences immédiates que sont l'exil et la solitude.
Un portrait psychologique de Walter Benjamin en génie insaisissable
Au sein de cette correspondance apparaît également un portrait psychologique plus précis de Walter Benjamin.Ce dernier se révèle davantage que Scholem. A cela plusieurs raisons : du fait de la disparition tragique de Benjamin il a été plus aisé de récupérer les lettres de ce dernier envoyées à Scholem que l'inverse . De plus, Benjamin était celui qui avait le plus besoin de ce contact épistolaire,ce qui le poussa à écrire davantage et à exposer sa situation avec force détails.
Enfin, le tempérament de Benjamin était sans doute plus propice à la complexité et à l'épanchement, du fait d'une insécurité psychologique due à son absence de statut et sa situation d'exilé.
On comparera avec profit ce livre aux témoignages que Scholem a consacré à Benjamin Histoire d'une amitié résolument biographique et Benjamin et son Ange qui constitue davantage une réflexion sur certains aspects de l'oeuvre.Il y apparaît toute l'admiration et parfois aussi les réticences de Scholem face au génie insaisissable de Benjamin. Il n'y a pour autant nulle tentation d'amoindrir la portée de l'oeuvre, portée certes plus pressentie que réellement défendue. Scholem avait également la volonté de ne rien cacher non plus de la face sombre d'un Benjamin déroutant dans son attitude autant que dans sa pensée.L'entourage de Benjamin ne pouvait savoir avec certitude qu'une oeuvre dont la réception par l'institution universitaire était entachée de tant d'incompréhension serait promise à une telle pérennité. La vérité est que Scholem, pas plus qu' Adorno, ne comprirent complètement Benjamin de son vivant.D'une certaine manière, l'hommage qu'ils ne cessèrent de lui rendre n'en a que plus de prix.
2 commentaires
Maldoror des Esseintes
Une véritable prescription d'achat!
alpha