On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Nonfiction.fr se propose ici d’analyser la réponse de Claude Guéant au rapport de la Cour des comptes sur les politiques de sécurité. Par Corentin Segalen.
Comme souvent dans les rapports rédigés par la Cour des comptes, les différentes réponses des administrations concernées doivent être lues avec attention. Celle du ministre de l'Intérieur, annexée au rapport (p. 196), s'avère de ce point de vue particulièrement remarquable. Plusieurs médias s'en sont d'ailleurs fait l'écho en mettant l'accent sur le fait que Claude Guéant était "furieux" contre la Cour. On peut noter qu'en réagissant de la sorte, le ministre de l'Intérieur a fait une remarquable publicité au rapport, mais sa critique offre surtout une merveilleuse grille de lecture aux citoyens que nous sommes, puisque l'on y trouve, en filigrane, tout ce qui ne va pas dans les politiques de sécurité menées actuellement. Décryptage.
Touche pas à mes chiffres !
Le Chef d'escadron Jean-Hugues Matelly l'a appris à ses dépens : les chiffres du gouvernement sur la sécurité ne peuvent en aucune manière être mis en cause. Son livre, Police : des chiffres et des doutes, écrit avec Christian Mouhanna, lui a valu d'être radié des cadres de la gendarmerie par un décret du président de la République, avant d'être réintégré par décision du Conseil d'État. Dans la réponse du locataire de la place Beauvau, il est symptomatique de constater que la question des statistiques apparaît dans la section "pilotage des forces de sécurité de l'État", comme si la politique du chiffre était une stratégie à part entière. À rebours de toutes les études françaises et internationales, et de ce que confient les policiers, Claude Guéant affirme très sérieusement que "les statistiques de la délinquance constatées par les services reflètent, en dépit de leurs limites, correctement la réalité" (p. 197).
L'ancien préfet défend ensuite "le choix de porter l'effort sur les IRAS". Pourtant, mettre l'accent sur les infractions relevées par l'action des services, est loin d'être, comme le prétend le ministre, "courageux". Il s'agit en effet principalement d’infractions à la législation sur les stupéfiants et de délits de police d’étrangers, qui permettent au ministre d'afficher des taux d'élucidation qui défient toute concurrence, puisque dans ces domaines, chaque fait constaté est immédiatement élucidé. Les IRAS au demeurant se "commandent", la hiérarchie pouvant demander l'arrestation de x sans-papiers ou x fumeurs de cannabis. Il suffit alors aux policiers ou aux gendarmes d'aller ramasser toutes les prostituées d'un quartier ou de fouiller systématiquement les jeunes qui traînent sur la plage le soir. Impact nul pour la sécurité quotidienne des Français, mais "bons" chiffres à afficher.
Les Sages n'ont pas usurpé leur surnom quand ils proposent de "limiter les objectifs chiffrés assignés aux responsables territoriaux" ou de développer les "analyses sur la relation entre l'évolution statistique des faits de délinquance et les actions des forces de sécurité" (p. 155). Il s'agit en clair d'abandonner la politique du chiffre mise en place en 2002 pour lui préférer une nouvelle manière d'évaluer l'action policière, en privilégiant les enquêtes dites de "victimation" (un sondage est organisé pour savoir quelles sont les priorités d'une population en matière de sécurité, combien de personnes ont été victimes de vols, de violences, etc.), ces enquêtes permettent aux policiers d'agir en conséquence, et de répondre aux problèmes qui se posent dans tel ou tel quartier.
Atlantico à la rescousse de Guéant
Vient ensuite la question des moyens, sur laquelle les syndicats policiers ont immédiatement embrayé. Sujet sensible s'il en est, les électeurs ayant du mal à voir un lien entre suppression de postes de policiers et de gendarmes et lutte contre la délinquance. Atlantico, le récent mais déjà célèbre site d'info pro-gouvernemental a donc sonné la charge dans un article au titre évocateur, "La Cour des comptes entrerait-elle en campagne ?". On y lit ceci : "quand la Cour pointe du doigt les disparités territoriales en termes d'affectation des forces de police et de gendarmerie, elle ne souligne pas les particularités locales qui expliquent, par exemple, que la Seine-Saint-Denis soit mieux dotée que les départements alentours".
Ce n'est absolument pas ce que dit le rapport de la Cour des comptes, qui constate l'étonnante disparité des moyens entre les villes, notamment d'une ville à l'autre, dans un même département, notamment celui de la Seine-Saint-Denis. Le lecteur attentif s'apercevra que le déploiement des forces n'est absolument pas lié aux taux de criminalité. Ainsi, s'il y a un policier pour 325 habitants au Raincy pour 79,65 faits constatés pour 1000 habitants, dans la ville voisine de Bondy, on trouve un policier pour 486 habitants, alors qu'il y 101 faits constatés pour 1000 habitants. Le rapport des sages rappelle cruellement que le taux de présence sur la voie publique ne s'élevait en 2009 qu'à 5,5% en moyenne (p.65).
"Ne vous inquiétez pas, semble répondre le ministre, avec le développement de la vidéosurveillance, nous gardons un œil sur vous". Et d'affirmer, sans rire, que le développement de la vidéosurveillance, notamment dans les transports en commun, permet "de prévenir régulièrement la commission de multiples délits" (p. 201). C'est un peu l'histoire de la poudre pour éloigner les éléphants :
"- Pourquoi jetez-vous de la poudre par la fenêtre ?
- Pour éloigner les éléphants.
- Mais, Monsieur, il n'y a pas d'éléphants dans notre pays !
- Oui, c'est bien la preuve que cela marche !"
Sauf que dans notre cas, la violence a augmenté de 40% dans les transports franciliens en 2010 (d'après une note de la Direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne, publiée par Le Figaro le 31 décembre dernier).
9 commentaires
Cameraman
Ces chiffres sont un élément fondamental du contrôle démocratique de l'efficacité des politiques publiques, et fournissent des données précieuses. Encore faut-il pouvoir les analyser rigoureusement et éviter les raccourcis logiques justement dénoncés par Thierry et Manu. Par ailleurs, les pratiques des SHS ont largement démontré l'ntérêt qu'il y a à croiser les approches compréhensives et les approches quantitatives.
En d'autres termes, je ne crois pas qu'il soit sage de chercher à trancher de façon aussi univoque et assurée la question de l'"efficacité des caméras", sans prendre mieux en considération la variété des formes de criminalité et des territoires, la diversité des dispositifs de vidéosurveillance, la mise en œuvre de cette surveillance en regard des orientations globales des politiques de sécurité, sans analyser les évolutions de la criminalité de façon diachronique, sans tenir compte des valeurs, des exigences et des vécus des populations, etc. etc. etc.
Bref, il serait bon d'éviter de tenir des positions trop caricaturales ; or les expériences (à condition bien-sûr de ne pas s'y arrêter) permettent parfois d'introduire un peu de complexité dans les formes de raisonnement imposées.
gabrielle
@cameraman: des témoignages du style "un ami à moi a été victime d'une agression" sont peut-être vrais (et si c'est cas j'en suis bien désolée pour votre ami) mais restent peut crédibles et ne peuvent pas être utilisés comme des arguments valables sur une discussion qui tente de s'appuyer sur les chiffres officiels fournis par le rapport de la cour des comptes.
Manu
C'est un raccourci à mes yeux trop facile et vraiment pas objectif.
thierry bruno
Tout comme la police de proximité est un leurre. Mettre des policiers bien visibles au coeur des quartiers mal famés va seulement protéger ceux qui sont dans son périmètre immédiat et déplacer les zones d'agression. La Gauche nous promet-elle un policier tous les 20 m ? Non, la Gauche fait de la police de proximité pour jouer au football avec les enfants des "quartiers", l'encourage à regarder ailleurs pour ne pas faire grossir les chiffres de la délinquance et présente toujours le délinquant comme une victime de la société que la justice ne doit surtout pas sanctionner. De plus, cette police de proximité ne fait pas ou mal le travail de renseignement et empêche ceux qui savent le faire d'agir. Donc, la police de proximité, un contre-sens face à la délinquance actuelle.
Si les chiffres de la délinquance aux personnes augmentent, c'est peut-être parce que le gouvernement ne cache pas autant la réalité des chiffres comme ont pu le faire les gouvernements de gauche, tel D. Vaillant le dernier en date des ministres de l'intérieur socialiste et l'un des plus inefficaces qui fût.
M. Guéant n'est pas parfait, loin s'en faut mais quand la Gauche donne la leçon sur le sujet, cela relève de l'imposture, de la tartufferie la plus éhontée.
Cameraman
Une personne qui m'est très chère a récemment été victime d'une agression de la pire espèce.
Grâce à une caméra qui a filmé l'acte :
-son agresseur a pu être retrouvé par la PJ,
-le flagrant délit permet un jugement aux assises (qui aurait - et a dans un premier temps - été remis en cause sans cette "preuve" indiscutable),
-le flagrant délit dispense cette personne d'être présente au procès et de devoir subir les assauts et les remises en question de sa bonne foi par les avocats de l'agresseur.
A l'évidence, les caméras n'évitent pas la criminalité. En revanche, elles peuvent être précieuses pour les victimes.