On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

L'auteur démontre à travers une grande variété d'exemples bien documentés le lien étroit qui existe entre l'archéologie et son corolaire (les ruines, les vestiges, les objets trouvés au sol...) et deux questions imbriquées: le territoire en tant que socle de l'identité et l’identité inscrite dans le territoire. Il s'agit de la construction de l'histoire d'un territoire, d'une nation, par le sol, d'une reconstruction stratigraphique des identités inscrites dans les territoires. L'archéologie est le lien entre l'histoire, le passé et la patrimonialisation, c'est-à-dire, ce même passé érigé en symbole de la mémoire collective d'un peuple, d'une nation qui, par un acte politique, est considéré digne de conservation pour les générations futures. C'est la fabrique d'un droit historique. Ce livre est donc le récit de l'instrumentalisation d'une science qui, comme le rappelle Pierre Bourdieu pour les sciences sociales, est trop importante et trop pressante pour la vie sociale et l’ordre symbolique pour qu’on lui accorde le même degré d’autonomie qu’aux autres sciences et le monopole de la production de la vérité .
Mémoire et archéologie
Si l'espace et la nation sont des constructions sociales , il n'en va pas autrement du passé. Il faut tirer parti du prestige des temps anciens. Le recours à l'oubli et à la mémoire est au cœur de ces constructions. Mais si les sources écrites servent à cette construction, la trace, la matérialité des choses qui offrent des ruines à l'archéologie comme méthode privilégié de leur interprétation donne des preuves inattaquables, car ancrées au sol. Suivant P. Ricœur, "c'est le rapport entre la signification phénoménologique de l'image-souvenir et la matérialité de la trace (...) [qui] a une valeur de signe: pour penser la trace, il faut à la fois la penser comme effet présent et signe de sa cause absente" . C'est la plus-value des témoins matériels par rapport aux sources écrites.
La construction nationale et l'intégrité du territoire
Cet ancrage dans le sol des vestiges accorde à l'archéologie un atout majeur dans la construction sociale de l'espace dont nous parlions plus haut : l'enjeu est de prouver que l'on est le premier à avoir occupé l'espace, nous dit l'auteur. La fouille et la ruine apportent un corpus de preuves d'un "droit historique" sur l'espace. Dans les premiers chapitres l'auteur nous montre comment, aux XIXe et XXe siècles, l'archéologie a contribué à la naissance de la nation et du territoire, d'un espace de souveraineté validé par l'archéologie. A cette époque où le positivisme fait rage, le carcan idéologique qu’est le nationalisme est alors validé par la science. L’entretien du mythe d’Alésia et de Vercingétorix par la réalisation d’une statue du chef gaulois en 1866 sous Napoléon III illustrent pour la France ce phénomène que l’on retrouve tout aussi bien en Allemagne (où la statue d'Arminius -Hermannsdenkmal- financée par l'Etat sous le mandat de Bismarck est achevée en 1875, et où la clades variana doit entretenir la mémoire mythique de la victoire des Germains sur Rome), ou encore en Belgique (où le premier roi des belges, Léopold Ier, a eu soin de faire ériger en 1861 une statue de Boduognat, ancêtre mythique de la nation, tandis que la récente découverte du "trésor d'Ambiorix, roi des Eburons" à Beringen n’est peut-être pas sans rapport avec les débats identitaires actuels .). La liste est loin d'être close.
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Frank Corsiglia