On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Social-écologie ? Voilà qui fait bien penser à la social-démocratie ! "Prendre le relais" de cette doctrine ancienne et partant de là, proposer une nouvelle "grille de lecture" de notre société : telle est en effet l’entreprise ambitieuse que propose Eloi Laurent dans ce livre. Son auteur est docteur en économie et enseignant-chercheur. Ayant été assistant parlementaire puis membre d’un cabinet ministériel, c’est donc en fin connaisseur des rouages politiques qu’il s’attaque au sujet de l’écologie politique. Il prend fréquemment la parole sur des sujets de développement et de l’environnement.
Une entreprise de construction-déconstruction
Son entreprise est ambitieuse à plusieurs titres. Elle exige tout d’abord d’attaquer un sérieux travail de définition et d’articulation des concepts. Nature, justice, égalité, liberté, éthique, soutenabilité : les notions semblent courantes, elles n’en sont pas moins polysémiques. En équilibriste, Eloi Laurent construit son discours concept par concept, en expliquant chacun d’entre eux et en les combinant. Le livre progresse de façon méthodique. Une première partie présente la social-écologie, ses concepts-clef, ses objectifs. La notion de justice y est particulièrement développée pour expliciter le lien entre "les inégalités de revenu et de pouvoir" et les "catastrophes social-écologiques" .
Une seconde partie envisage le gouvernement de la social-démocratie. La démocratie est alors mise sur la sellette : est-elle le meilleur régime pour affronter les crises écologiques ? L’auteur explique que si elle est le "régime par excellence de la soutenabilité" , elle ne suffira pas seule à relever les défis socio-écologiques qui nous attendent. Il faudra un réel changement de paradigme pour réunir les conditions nécessaires et permettre à la social-écologie de se substituer à la social-démocratie.
L’auteur entreprend de déconstruire plusieurs idées reçues sur lesquelles le lecteur pourrait achopper. Ainsi, loin d’être "naturelle", l’écologie doit être comprise comme fondamentalement sociale . Selon lui, la Nature a été tellement modifiée par l’homme, "façonnée à son image, du moins à son usage" , qu’elle dépend essentiellement de nous. Dès lors, "les questions écologiques sont devenues des questions sociales" . De la même manière, l’auteur encourage à abandonner la théorie selon laquelle le développement économique serait la panacée en matière d’environnement: c’est plutôt du côté de l’action politique qu’il faudrait chercher une solution . Si la richesse d’un pays peut être un facteur positif, Eloi Laurent affirme que seule la démocratie pourra procurer une solution durable aux problèmes écologiques. Contrairement aux idées reçues, la cause écologique n’a pas besoin d’être monétarisée pour être crédible : "les lois de la Nature […] sont déjà des lois d’efficacité" .
L'amour de la justice avant l'amour de la nature !
Enfin, peut-être la tentative la plus ambitieuse de l’ouvrage tient-elle dans cet objectif : comprendre le moteur de notre action collective en tant que société. Autrement dit, révéler ce qui motiverait une communauté à affronter les crises écologiques et à s’atteler à une transition. La théorie de l’auteur est que ce n’est pas sur "l’amour de la nature" qu’il faut compter, mais sur notre amour de la justice . Une affirmation pour le moins inattendue.
La plume est efficace, érudite, ponctuée de bons mots et d’expressions calibrées qui rendent la lecture agréable et très stimulante. L’ouvrage est dense; quelques thèmes méritent particulièrement qu’on s’y arrête.
2 commentaires
Grunchard
Je parle ici de la Chine :
- vous la présentez comme un modèle de comportement écologique alors qu'elle dispose d'un grand nombre de centrales au charbon qu'elle n'a pas du tout l'intention d'arrêter (sauf si on la paye pour cela)
- si elle a relancé le protocole de Kyoto c'est parce qu'il n'impose de contraintes qu'aux pays développés, et n'en impose aucune aux pays en voie de développement. La Chine décide d'abord en fonction de ses intérêts, et souhaite bien entendu que les pays développés s'engagent plus encore à aider les pays sous développés.
Maître Capollé