Chaque fois que le politique dit se battre contre "les marchés" et se félicite d'avoir évité le pire, la puissance se place au même niveau que l'intendance : qu'elle gagne ou qu'elle perde, peu importe, elle a déjà perdu par le fait même de se battre, tel un instituteur qui s'abaisserait à rendre les coups que lui portent des élèves déchaînés. 
Jean-Pierre Dupuy
"Identifier, fédérer, encourager les acteurs du changement qui se sentent souvent isolés ; ne pas se contenter d'affirmer qu'un autre monde est possible mais reconnaître que d'autres manières d'être au monde sont déjà à l'oeuvre ; alimenter la réflexion des représentants politiques; contribuer à l'interpellation et à la réflexion des entreprises sur le sens, les valeurs, la place de l'humain dans l'entreprise et dans la vie en société ; relier les initiatives proches et croiser les travaux des réseaux des cinq continents ..." Tel est le leitmotiv des Dialogues en humanités qui se sont déroulés à Lyon, entre les 1er et 3 juillet derniers. Dans le Parc de la Tête d'Or, non loin de ses girafes. Pour envisager par exemple, des "alternatives à l'économie casino" ou "sortir du nucléaire". Toutes les formes d'expression, pourvu qu'elles soient inspiratrices, sont de la partie lors de ces Dialogues : artistique, verbale, corporelle. A cette occasion, nonfiction.fr publie cette réflexion sur la notion d'alternative.
C’est peu de dire que l’idée d’alternative est dans l’actualité. Mais comment se construit une alternative ? Sur quelles bases peut-elle tenir ? Indignation citoyenne, démondialisation ou altermondialisme, décroissance, tous ces projets qui traînent dans l’air du temps (pour n’en prendre que quelques-uns) rencontrent forcément ces questions. Pour les remettre en perspective, un préalable utile peut être effectivement de revenir à cette idée d’alternative, ou plus précisément de potentialité alternative (si on veut essayer de traduire le terme "alternativeness" disponible en anglais). Est-il encore possible de mettre des alternatives en face des logiques dominantes qui se sont sédimentées et combinées au fil des derniers siècles ? En revenant à l’idée d’alternative, c’est donc un espace de réflexion qui peut être à redévelopper.
Un état d'esprit
L’état d’esprit à adopter pour cela peut se rapprocher de celui de du géographe britannique David Harvey lorsqu’il réfléchit aux possibilités de dépassement du "néolibéralisme" : "La question des alternatives est fréquemment abordée comme s’il s’agissait de tracer les plans d’une société à venir et de suggérer l’itinéraire qui y conduit. Il y a beaucoup à gagner à de tels exercices. Mais il faut d’abord initier un processus politique susceptible de nous amener à un point où des alternatives praticables, de réelles possibilités, deviennent identifiables" .
Travailler seulement sur les possibilités d’identifier ces alternatives paraît toutefois limité : il faut aussi pouvoir les évaluer, ce qui suppose également de construire des grilles pour ce faire. Dans le répertoire des explorations analytiques, Erik Olin Wright en esquisse une qui doit selon lui permettre d’évaluer les alternatives sociales selon trois critères différents : leur désirabilité, leur viabilité et leur réalisabilité . Erik Olin Wright, par ailleurs actuellement président de l’American Sociological Association, a été un promoteur de ce qu’on a appelé un "marxisme analytique", une forme de combinaison entre marxisme et philosophie analytique. Sa cible est le "capitalisme" et son projet est de contribuer à construire une "science sociale émancipatrice". Les trois critères qu’il propose sont à comprendre dans cette perspective.
Trois critères
Le premier critère incite à sortir du seul plan des principes abstraits dans lequel se maintiennent beaucoup de théories (il vise notamment certains préceptes marxistes et les théories de la justice), pour réfléchir aux institutions qui pourraient les prolonger en étant de surcroît robustes et soutenables. Le deuxième critère permet de réintroduire le contexte socio-historique et les conditions particulières qui peuvent en résulter, étant entendu que ces conditions vont être appréciées à travers le filtre de représentations et de croyances (lesquelles peuvent expliquer que prévale un certain fatalisme ou un sentiment d’impuissance devant ces mêmes conditions). Le troisième critère est une manière de signaler l’importance des rapports de pouvoir et des questions de stratégies, parce que les individus et groupes qui travaillent à l’application d’un projet doivent aussi tenir compte des obstacles et oppositions qu’ils vont rencontrer.
Erik Olin Wright propose en fait ces critères sans les travailler de manière très approfondie (et c’est aussi pour cette raison que j’ai un peu reformulé ses explications). On peut néanmoins les prendre en première approche comme une base de réflexion. Ces critères peuvent être une manière de rappeler que le devenir de propositions ne dépend pas seulement de leur cohérence interne, mais qu’elles doivent aussi trouver un espace social et politique dans lequel pouvoir s’implanter.
Aucun commentaire