On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le 17 juin 1944, inquiet, non sans raison, quant à sa sécurité à la libération de Paris, Céline quitte avec son épouse son appartement montmartrois dans l’intention de se réfugier au Danemark, comme il en a formé le projet dès 1942. Il n’atteint en fait Copenhague que le 27 mars 1945, après un long périple à travers l’Allemagne dont il tire la matière de son grand cycle romanesque de l’après-guerre : D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (posthume, 1969). La machine judiciaire s’est mise en route en novembre précédent lorsque le nom de Céline a été signalé par la police judiciaire parmi les membres du comité d’honneur du Cercle européen, organisation à visées ouvertement collaborationnistes fondée en octobre 1941. Il peut donc à ce seul titre tomber sous le coup de l’article 75 du code pénal, qui condamne à la peine capitale tout citoyen français reconnu coupable d’intelligence avec l’ennemi. Une instruction est donc ouverte par la cour de justice de la Seine, selon les procédures mises en place par l’ordonnance du 26 juin 1944 sur les délits de collaboration ; confiée au juge Alexis Zousmann, elle aboutit, le 19 avril 1945, à la délivrance d’un mandat d’arrêt.
Bien qu’ayant pénétré au Danemark sous une fausse identité, Céline ne se cache pas particulièrement, et sa présence est signalée aux autorités françaises en septembre 1945. C’est à la demande du chargé d’affaires, Guy de Girard de Charbonnière (“Carbougniat” dans D’un château l’autre), que l’écrivain et sa femme sont arrêtés par la police danoise, le 17 décembre. Si Lucette Destouches, contre qui ne pèse aucune charge, est relâchée une dizaine de jours plus tard, Céline passe plus d’un an en prison, pour être transféré fin février 1947 à l’hôpital national de Copenhague, d’où il ne sort que quatre mois plus tard.
Le lendemain de l’arrestation, le Quai d’Orsay demande l’extradition de Céline. C’est sans compter l’avocat danois de ce dernier, Thorvald Mikkelsen, qui l’a précédemment aidé à obtenir son permis de séjour, et qui se mobilise pour sa défense. Sceptiques quant à la solidité des charges retenues – que Charbonnière qualifie lui-même de “maigres” – les autorités danoises laissent donc traîner la procédure tandis qu’à Paris l’instruction du dossier se poursuit. Informé par son défenseur de la nature de ces charges, Céline réagit une première fois en mars 1946, puis, point par point, en novembre de la même année, dans une “Réponse aux accusations formulées contre moi” qui est largement diffusée. Ayant d’abord sollicité l’aide d’Albert Naud, qui a été l’avocat de Pierre Laval, il lui adjoint, en 1948, Jean-Louis Tixier-Vignancour.
En mai 1949, le dossier de l’information, enfin instruite, est confié au Commissaire du gouvernement, Jean Seltensperger. Le réquisitoire de celui-ci, écartant la plupart des charges (dont l’appartenance au Cercle européen, puisque Céline en a été radié à demande), conclut qu’on ne peut guère retenir contre lui que la publication des Beaux Draps, ouvrage que Vichy a néanmoins fait saisir, et la réédition, imposée, semble-t-il, par Denoël, de Bagatelles pour un massacre en 1943, et que ni l’une ni l’autre ne tombent sous le coup de l’article 75. Seltensperger recommande donc, non pas exactement un non-lieu, mais le renvoi de l’affaire devant la Chambre civique.
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