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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Comment penser les rapports entre les générations ?
[mercredi 15 juin 2011 - 13:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Des liens et des transferts entre générations
André Masson
Éditeur : Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
460 pages
Résumé : Un livre excellent donnant des clefs de lecture pour comprendre les enjeux des politiques générationnelles.
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Comment penser les rapports entre les générations ? Cette question n’a peut-être jamais été aussi actuelle qu’aujourd’hui où elle prend une acuité particulière du fait des nombreux soulèvements populaires récents comme le "printemps arabe" ou encore les mouvements de protestation en Europe (notamment en Espagne et en Grèce et maintenant un début timide en France avec les "indignés"). Bien que ces mouvements soient structurellement différents, ils ont tous comme point commun une mobilisation importante de la jeunesse qui a des revendications en termes d’accès à des emplois de meilleure qualité et qui aspire à la démocratie : fin des régimes autoritaires pour les pays arabes et recouvrement de leur souveraineté pour les pays européens, courbés comme des vieillards sous le poids de leur dette publique   et placés sous la tutelle du Fonds monétaire international. Ces différentes jeunesses contestent ainsi implicitement l’état du monde dont elles héritent. Notons en outre que, symbole de l’émergence d’une réflexion visant à penser les questions économico-sociales en termes de génération, un vocabulaire spécifique s’est ainsi développé pour désigner ces nouvelles jeunesses protéiformes : "génération Y", "génération ni-ni", etc. Toutefois, si ces termes permettent de décrire (plus ou moins bien) un ensemble générationnel donné, c'est-à-dire de penser les générations en tant qu’unités distinctes, ils ne semblent pas opérationnels pour parvenir à concevoir les rapports entre des générations successives, que ce soit en termes de justice, d’équité ou de solidarité. Or des questions d’importance primordiale, mettant en scène plusieurs cohortes consécutives, se posent de plus en plus à nos sociétés contemporaines : qu’il s’agisse de la viabilité des systèmes de protection sociale (par exemple, nos descendants pourront-ils financer nos retraites par répartition ?), de celle de la dette publique (quel niveau raisonnable de dette laisser à nos successeurs ?) ou de la gestion des ressources naturelles non renouvelables. Ce sont ces questions que l’économiste André Masson   – s’équipant de concepts provenant de l’économie du lien intergénérationnel mais s’ouvrant aussi à ceux de l’anthropologie, de la sociologie et de la philosophie – éclaire dans son livre Des liens et des transferts entre générations. Il s’agit d’un ouvrage passionnant et stimulant intellectuellement ayant pour problématique centrale la question suivante : "comment les trois institutions ou piliers que sont les marchés, la famille et l’État doivent-ils se répartir (…) le financement et la satisfaction des besoins associés aux deux périodes de dépendance économique, jeunesse et vieillesse ?"  . Notre objectif sera ici de restituer, de façon critique et dans une perspective sociologique, les idées principales de cet essai, réalisé par un économiste mais résolument pluridisciplinaire.

 

Les différents sens du terme "génération" et leurs problématiques associées

 

André Masson nous rappelle d’abord que le terme "génération" est polysémique et que le sens retenu par un auteur aura partie liée avec la problématique sous-jacente. En effet, le vocable "génération" peut aussi bien désigner des "successeurs" que des "classes d’âge contemporaines" ou encore des "cohortes historiques de "conscrits"  .

Dans le cas où la première définition (les successeurs) serait retenue, les générations seront donc envisagées comme des groupes d’individus se succédant sans jamais se croiser. Se pose alors la question "du degré de responsabilité des contemporains vis-à-vis de générations futures aux besoins comparables, soit du juste héritage à laisser aux successeurs"   en termes de situations économico-sociale et environnementale. Cela nous fait penser à une phrase d’Hannah Arendt, issue de sa préface à La crise de la culture, "le testament, qui dit à l’héritier ce qui sera légitimement sien, assigne un passé à l’avenir"  . C’est en effet là que le cœur du problème se situe car, d’une part, l’hypothèse retenue de non-chevauchement des générations implique que les générations futures n’auront pas leur mot à dire sur l’état du monde que les contemporains leur laisseront, puisqu’elles seront absentes au moment de la prise de décision (les chercheurs parlent alors d’"absence de droit de vote") ; et, d’autre part, elles ne pourront pas récompenser dans le futur les générations contemporaines des efforts que ces dernières auront, le cas échéant, entrepris pour elles (ce que le philosophe américain John Rawls nomme "l’injustice chronologique"), puisque les contemporains seront alors absents. En conséquence, il y aurait donc une double absence d’incitation – au sens économique de l’absence de stimulation de l’intérêt personnel – pour motiver les contemporains à agir pour leurs successeurs. Ces deux "irréversibilités temporelles"  , fondées sur l’absence de représentant des deux générations à un même instant, obligent donc les économistes à trouver un substitut au concept de l’intérêt personnel – concept clef en économie. En effet, aucun contrat ne peut être souscrit, dans l’intérêt bien compris des deux parties, si les deux cocontractants ne peuvent physiquement être présents au même instant ; le recours au marché devient donc inopérant. Le marché devenu une impasse et l’intérêt personnel, en tant que principe directeur, étant invalidé : nous aurions pu penser que l’économiste, désarçonné car théoriquement désarmé, se serait retrouvé dans une posture délicate. André Masson nous apprend qu’il n’en est rien. Le nouveau principe directeur conçu pour penser, dans une démarche prospective, les rapports entre générations non contemporaines devient alors "l’altruisme intergénérationnel"   (concept incarnant le souci qu’ont les individus pour leur progéniture et traduisant, de facto, un certain repli sur la sphère familiale face aux défaillances du marché). Toutefois, pour donner plus de contrainte à cet altruisme qui repose in fine sur le bon vouloir des individus, ou plus précisément sur leur niveau aléatoire d’altruisme, certains scientifiques militent pour le développement d’une "éthique du futur"   appuyée sur des institutions publiques (soit un recours à l’État).

Titre du livre : Des liens et des transferts entre générations
Auteur : André Masson
Éditeur : Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Collection : En temps et lieux
Date de publication : 09/11/09
N° ISBN : 978-2-7132-2228-3
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