On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Comment s'expliquent les prix extravagants atteints aujourd'hui par l'art contemporain ? De quand date ce phénomène ? Que révèle-t-il sur la façon de percevoir la valeur esthétique d'une œuvre ? Pourquoi affecte-t-il les arts visuels et non les autres formes de création artistique ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles tente ici de répondre le philosophe Jean-Joseph Goux, professeur à l'Université Rice à Houston et à qui l'on doit plusieurs livres sur l'interaction entre l'économie et la production symbolique. Comme l'indique le sous-titre de son livre, il nous invite à remonter aux débuts de la modernité, c'est-à-dire à Manet et aux impressionnistes, mais aussi à Zola (dont on a plaisir à retrouver le portrait par Manet en couverture). Si Zola a semblé, en effet, dans L'Œuvre (1886), prendre ses distances avec l'avant-garde picturale – et l'on sait à quel point Cézanne, pensant se reconnaître dans le personnage de Claude Lantier, en fut blessé –, il le fait dans des termes qui ne manquent pas de pertinence. Cette tragédie de l'œuvre impossible est une allégorie de l'opposition entre l'art académique et la peinture moderne. Dans l'art traditionnel, art rassurant par nature, le connaisseur prise par-dessus tout le fini de l'exécution. Si l'art moderne dérange, c'est qu'il est originalité, recherche, qu'il se montre en train de se faire, quitte à donner une impression d'un travail inachevé. Et Zola a parfaitement saisi, même s'il la met en scène de façon quelque peu caricaturale, l'évolution du marché de l'art, lorsqu'il oppose le père Malgras, prudent et madré, mais aux instincts d'amateur – on pense, par exemple, à Clovis Sagot, le premier marchand de Picasso – à Naudet, dont le souci principal est l'argent, et qui vend la peinture comme un placement en bourse ; et il est piquant de constater, comme le rappelle J.-J. Goux, que Zola lui-même, vingt ans plus tôt, avait vanté Manet à l'aide d'arguments de ce type, et que le perspicace Mallarmé, dans un article de 1876, parlait à propos de l'insuccès des impressionnistes en France de "malentendu commercial".
Nous sommes évidemment aux antipodes du jugement esthétique tel que le définit Kant dans la Critique de la faculté de juger, et dont la caractéristique fondamentale est d'être désintéressé. Ce n'est d'ailleurs pas faire injure à Kant que de souligner qu'il se situe du point de vue de la pure perception esthétique et d'une conception idéale, winckelmannienne, de l'art, dont l'essence est la beauté. Qu'il se soit ou non rappelé le bruit fait en 1741 lors de la vente Crozat, qu'il ait prêté ou non attention aux sommes alors jugées colossales dépensées par Catherine II dans les années 1770 pour acquérir les collections Brühl, Julienne et Gaignat, ce n'est pas la perspective du marché de l'art qui intéressait Kant. À l'inverse, si le concept de beauté peut sembler le plus souvent inopérant à propos d'art contemporain – on hésitera à coup sûr à l'appliquer à Damien Hirst ou à Jeff Koons – il n'est pas interdit non plus de trouver beau un Picasso, un Pollock ou un Rothko – pour ne rien dire de Matisse, de Giacometti ou de Noguchi – et on peut estimer que, dans ces limites, les analyses de Kant n'ont pas perdu leur validité.
4 commentaires
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myasz
La monétarisation de l'art est déjà fortement présente au tournant du 20ème siècle.
“La commercialisation de l’art est la preuve du mépris que la bourgeoisie montre à l’égard des valeurs spirituelles, tant que celles-ci ne produisent pas d’argent. Les seuls critères et d’ailleurs les plus convaincants pour juger de nos jours de la qualité de l’art sont : le nombre d’exemplaires vendus d’un livre, les prix aux enchères, les offres des amateurs et des collectionneurs, les places remplies au théâtre et d’autres critères analogues, d’ordre quantitatif et pécuniaire. La critique cède la place à la publicité, la chronique dans les journaux se transforme en annonce commerciale, la spéculation habile du trafiquant se substitue à l’appréciation spirituelle des valeurs artistiques.”