On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Il faut se féliciter de voir la collection " Le miroir des humanistes " poursuivre la publication des récents travaux de W. Stroh , toujours traduit par Sylvain Bluntz .
Gai savoir
La liberté d’esprit et le style heureux de ce livre tranchent avec la sécheresse qui est, habituellement, la marque de ce genre d’ouvrages. Il abonde en formules dignes d’un pédagogue passionné et tout à sa joie de transmettre. Expressions gourmandes, (p. 36 : " laisser fondre sur sa langue la liste des noms des neuf Muses ou celle des filles de l’Océan "), apartés complices (p. 34 : " Entres hommes politiques et Muses, la tension est grande, comme on sait, de nos jours encore "), raccourcis saisissants (p. 38 : la Sicile du Ve siècle est " l’Amérique des Grecs "), un goût prononcé pour les premières fois (p. 277 : Quintus Cicero, " premier coach politique de l’histoire "), ou encore les parallèles avec la période contemporaine (p. 56 : il illustre son développement sur les " figures parallèles " chez Gorgias par le surprenant discours de Erhard Eppler, prononcé en 1981 contre les positions de l’OTAN) .
Ce bonheur pédagogique ne saurait occulter qu’il s’agit d’un manuel ou d’un précis, comme le montre le strict déroulement chronologique cadencé en chapitres dont chacun trace le portrait des maîtres de la rhétorique et présente, dans le détail, leurs oeuvres principales. Dans ce Who’s who historique, l’auteur n’oublie rien ni personne. La bibliographie raisonnée s’étend sur 54 pages (un index en fin de volume aurait cependant été utile). Toujours présentées avec leur nom grec, leur équivalent latin et la traduction, les notions de rhétorique évoluent, au fil des pages, de leur origine conjecturelle et quasi instinctive, à leur mise en forme théorique et technique, sur presque mille ans, de la Sicile de Gorgias à l’Afrique d’Augustin. Les termes techniques sont suivis au fil de leur dynamique conceptuelle et des enjeux qui s’y rattachent. Le public cultivé et étudiant trouvera son compte dans cet ouvrage qu’on ne peut feuilleter à la va-vite et qu’il vaut mieux lire un crayon à la main. Ici, le gai savoir n’a rien de bavard ; au contraire, il est d’une densité surprenante. A la fois fresque à la gloire de l’Antiquité et synthèse universitaire, ce livre fait l’inventaire de mille réflexions accumulées au cours d’une vie de recherche. L’érudition de W. Stroh, bien que légendaire dans le monde savant, ne s’expose jamais. Au détour des chapitres, apparaissent des idées souvent tenues à l’écart des questionnements scientifiques. Ainsi, W. Stroh remarque que la rhétorique a joué dans la fondation du IIIe Reich un rôle déterminant et assumé (p. 13). Il ne craint pas de suggérer que l’on réédite, avec commentaires, Mein Kampf ou les discours des hiérarques nazis.
Aucun commentaire