On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Vingt-cinq ans pour penser le sexe
Faute de traductions, Gayle Rubin était encore peu connue en France jusqu'à aujourd'hui. Pourtant, elle a le privilège de figurer parmi les cent intellectuels réputés les plus dangereux aux Etats-Unis. Sa pensée débarque – enfin – en France grâce au formidable travail de publication des éditions EPEL qui nous proposent un recueil de ses principaux écrits dans une langue aussi claire que jubilatoire (à ce propos, on saluera les soins apportés au texte par Rostom Mesli qui en a non seulement traduit certains chapitres mais qui a surtout joué le rôle de passeur contextuel en accompagnant l'oeuvre de Rubin d'un ensemble de notes précis et rigoureux qui clarifie nombre de concepts, de faits et de gestes).
Vingt-cinq années de pensées et de réflexions arrivent donc d'un coup en France avec Surveiller et jouir. Les amis de la bienséance et de la morale, des abstractions décharnées et des raisonnements éthérés n'ont qu'à bien se tenir car, pour Gayle Rubin, « Il est grand temps de parler de sexe » . Et Rubin ne mâche pas ses mots ni n'est avare de détails. Si penser a longtemps été " apprendre à mourir " , alors le livre de Rubin s'impose comme une apologie des puissances du corps et de la vie au risque de faire valoir une réflexion hérétique, subversive voire même perverse! Car c’est du corps dans tous ses états dont il est question dans les sept études réunies dans ce volume. A partir de terrains pour le moins marqués (les films pornographiques, les quartiers gay et les bars sado-masochistes de San Francisco...), l'auteure n’a de cesse d’interroger le corps dans sa dimension sexuelle : comment est-il pris en compte, accepté, valorisé ou répudié en fonction de son état, de sa représentation, de ses pratiques, de ses déplacements, de ses modalités de jouissance et dans quelle mesure pareille prise en compte est-elle foncièrement politique? Pour Rubin, il y a équivalence fondamentale entre le sexe et la politique. Le sexe est politique et constitue le site même d'une recherche de libertés : c'est à la fois par le corps et pour le corps que des libertés nouvelles peuvent et doivent être acquises. Selon elle, "Il y a un besoin urgent de développer de nouvelles perspectives radicales sur la sexualité" . Et quelques lignes plus loin de préciser : " Une théorie radicale du sexe doit identifier, décrire, expliquer et dénoncer l'injustice érotique et l'oppression sexuelle. Une telle théorie a besoin d'outils conceptuels sophistiqués qui puissent saisir et manipuler le sujet. Elle doit proposer des descriptions fouillées de la société telle qu'elle est et de son évolution historique. Elle nécessite un langage critique convaincant qui puisse rendre compte de la barbarie et de la persécution sexuelle " . Bref, Gayle Rubin reprend le flambeau foucaldien de la bio-politique et montre comment le corps dans sa dimension sexuelle est l’objet d’enjeux de pouvoirs qui privilégient ou brident certaines pratiques, certaines populations, certaines manières d’être par rapport à d’autres.
5 commentaires
enretard
Contrairement à ce que vous supposez, je ne suis pas un conservateur obtus, et je me définirais plutôt comme un réformiste. Mais l’aliénation est un concept issu de l’idéalisme allemand et repris sans précaution par Marx et ses épigones. Il repose sur l’illusion qu’il existerait un état de société (ou même de nature) où l’homme ne serait pas aliéné, c’est-à-dire ne serait soumis à aucune influence, à aucune pression (morale ou sociale), à aucune détermination extérieure, et n’obéirait ainsi qu’à sa libre volonté. Mais il s’agit là d’une vision complètement idéaliste qui est contredite par tout ce que nous apprennent les sciences sociales qui définissent précisément la société (toute société) comme champ de déterminations.
Par ailleurs, lorsqu’on observe comment est utilisé le concept d’aliénation, on remarque qu’il s’agit essentiellement d’une stratégie discursive visant à disqualifier l’opinion d’autrui (notamment quand elle est majoritaire) sous le prétexte qu’elle serait le résultat d’une manipulation par les forces dominantes, ce qui permet en outre à l’observateur de s’exclure de cette aliénation supposée et de se poser à la fois en moralisateur et en sujet supposé libre. Mais cette stratégie peut se mettre au service de n’importe quelle cause, et l’on constate qu’elle est effectivement utilisée aussi bien l’extrême-gauche que par l’extrême-droite, toutes deux acharnées à dénoncer la « pensée unique », la « bien-pensance » ou le « politiquement correct ». Autrement dit, loin d’être un concept analytique (permettant de penser la réalité dans sa complexité et ses différences) il ne s’agit que d’un argument rhétorique et idéologique visant à discréditer les opinions qu’on ne partage pas.
Enfin, lorsque cette conception s’est transformée en politique réelle comme dans les pays communistes, il a bien fallu aller « extraire » ces mauvaises pensées nées de l’aliénation capitaliste et exercer le pire des contrôles policiers sur les individus et leur « mentalité » pervertie : les séances d’autocritique dans la Chine maoïste ou l’espionnage exercé par la Stasi dans l’ex-RDA jusque dans la vie intime des individus ont bien montré comment « l’aliénation » supposée, survivance de « l’ancienne société », pouvait justifier les pires pratiques totalitaires.
Dans cette perspective, je redis qu’une phrase comme « il y a équivalence fondamentale entre le sexe et la politique » est monstrueuse, car, dans toutes les sociétés modernes, qu’on le veuille ou non, le champ du politique est d’abord et avant tout celui de l’État. C’est donc bien une invitation adressée à l’État à intervenir dans nos sexualités les plus intimes. Le concept d’aliénation permet alors de priver les individus de leur libre arbitre et de les soumettre au pouvoir d’État. Ce qu’on voit par exemple avec la prostitution : les prostituées seraient aliénées, victimes de mafias obscures ou d’une misère sans nom, il faut donc les protéger d’elles-mêmes en interdisant, en punissant, en excluant, en refoulant finalement de façon bien réelle les prostituées venues de l’étranger. (Sur cet exemple, je renvoie à l’ouvrage de Jean-Michel Chaumont, Le Mythe de la traite des blanches, aux éditions La Découverte).
Ne parlons donc plus d’aliénation mais de politiques réelles, concrètement définies, de pratiques précises si l’on veut défendre une quelconque « révolution » sexuelle.
Bertrand
Il ne s'agirait pourtant pas de refaire le monde et encore moins une révolution mais de nous ouvrir un peu nos yeux grandement fermés afin d'avancer vers un peu moins d'obscurantisme.
Dormez bonnes gens.
Suzanne
Autre pépite de banalité et de lieu commun:
"Autrement dit, même si le spectre des possibilités pour vivre notre sexualité s’est sans doute sensiblement assoupli et élargi, la base hétéro-normative n’en reste pas moins La référence première et ultime".
On en vient en effet à douter de la qualité de la critique tout comme de celle du livre!
enretard
Que veut dire réellement, concrètement la phrase : "il y a une équivalence fondamentale entre le sexe et la politique"? Comment est-ce que les hommes politiques regardent dans mon slip? (Et ne me parlez pas de DSK…)
Et la phrase "Nos corps restent habités par le pouvoir et par les normes"? Le pouvoir habite mon corps? Quel pouvoir? Le pouvoir politique? Les flics? Qui, où, comment?
Et s'il y a normes et pouvoir, la révolution est urgente? Ah bon, parce que la révolution va mettre fin au pouvoir et aux normes? Vous connaissez une seule société où il n'y a pas de pouvoir ni de normes? Vous connaissez beaucoup de révolutions qui ont mis fin au pouvoir, à tout pouvoir? Et s'il n'y a plus de normes, on est d'accord pour le viol, la pédophilie, la torture et le meurtre?
C'est du délire, ce sont de fausses généralités à partir de quelques exemples qui viennent soutenir le fantasme d'un "pouvoir" omniprésent mais qui n'est jamais décrit concrètement: qui exerce ou exercerait ce pouvoir, quand, et comment? Il suffit de poser ces questions pour s'apercevoir que c'est de la mauvaise philosophie bien loin d'une véritable analyse sociologique.
marius