On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Les virus grippaux, à l’instar du H5N1 réapparu en 2005, ont ceci d’exemplaire qu’en franchissant la barrière des espèces , ils révèlent les liens inquiétants qui enserrent les hommes avec les animaux. Ils constituent donc pour un chercheur comme Frédéric Keck, attentif aux rapports entre nature et culture, à la transformation d’un événement biologique en "catastrophe politique", un objet de prédilection.
Loin de considérer que les pandémies contemporaines rejouent les pestes moyenâgeuses, Frédéric Keck s’intéresse à la grippe H5N1 comme un problème du monde moderne , inséré dans un dispositif de contrôle de la nature. Ce faisant, l'auteur d’Un monde grippé a parcouru le monde pour y pratiquer une anthropologie de la modernité, cherchant à analyser des "processus globaux à partir de phénomènes toujours localisés" , dans la lignée de Paul Rabinow dont il est un disciple. L’ouvrage restitue une enquête menée sur de nombreux terrains, de l’Argentine à la France, en passant par les Etats-Unis, le Japon et le Cambodge. Parmi ces terrains, Hong Kong constitue le cœur de l’étude.
L’anthropologue veut montrer comment la "vieille" notion de contagion, et les mesures prophylactiques associées, ont été modifiées par un déplacement des frontières entre les mondes humains et animaux, déplacement effectué au gré des crises sanitaires, de l’évolution des savoirs scientifiques et de l’émergence d’acteurs internationaux (OMS, FAO, OIE). Le "grand partage" entre les hommes et les animaux, en plus de disparaitre (Latour), s’est trouvé profondément mo(n)difié, faisant émerger de nouveaux acteurs, lieux et politiques stratégiques : les lieux "sentinelles", les politiques de "préparation", les experts. Le concept de biosécurité , inspiré de la question biopolitique travaillée par Foucault est le "détour" qui permet à Keck de penser cet agencement inédit. Ces carnets de voyage visent à décrire la constitution disparate de la biosécurité dont les manifestations concrètes se déclinent localement dans les dispositifs de surveillance et les figures de l’expert.
Ainsi, pour Frédéric Keck, notre représentation de la pandémie de grippe aviaire est tributaire de la lecture "biosécuritaire" qu’en font les experts. Ces derniers sont au centre de la chaîne d’acteurs concernés par la pandémie, des éleveurs, aux marchands, chefs d’entreprise et responsables de santé publique. Médiateurs situés à l’intersection de deux axes, selon la représentation de l’auteur -l’un allant du biologique au politique, de l’émergence du virus à la catastrophe sanitaire, l’autre de la production des volailles à leur consommation, des animaux aux humains- les experts proposeraient une lecture dominante, mais conflictuelle, de la pandémie.
Pourtant, c’est la diversité des significations anthropologiques données par les sociétés à ce nouvel ordre des relations homme-animal qui semble intéresser Frédéric Keck. L’ouvrage navigue entre ces deux polarités, d’un cadre théorique fondé sur la biosécurité donnant sa structure globale à l’enquête, à un souci pour les sites et sujets locaux qui donnent vie et sens à ce cadre nouveau. Keck fait un petit détour par l’histoire de l’anthropologie française dont il est un spécialiste reconnu , en rappelant que le vœu réitéré d’en revenir aux perceptions localisées des personnes, à leur "mentalité primitive" dirait Lévy-Bruhl, est difficilement réalisable. C’est pourquoi l’analyse de la structure des significations, chère à Lévi-Strauss, autre figure tutélaire de Keck, est plus opératoire.
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