La phrase

Le désespoir me paraît éminemment raisonnable et ennuyeux. Je n’ai aucune patience face à des artistes dont la fonction première est de formuler l’impossibilité de leur art, qui en un sens font de la mélancolie un produit de consommation – tout comme je ne m’intéresse pas aux artistes qui sont exclusivement affirmatifs et qui ont fait de la stupidité de la culture un fétiche commercial. Les ballons en forme de chiens, etc. Je crois que le plaisir sexuel, la couleur étrange du ciel après un orage, le flot des feux arrière des voitures sur un pont ou la façon dont le silence s’affine ou s’épaissit avant que la musique ne commence – le politique doit harnacher tout cela. Le politique doit poser un harnais sur le libidinal.  

Ben Lerner, The Believer, septembre 2014 (traduction de nonfiction)

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Éternelle modernité de la démocratie athénienne
[vendredi 20 mai 2011 - 16:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Ce qui fait la Grèce, Volume 3 : Thucydide, la force et le droit
Éditeur : Seuil
364 pages
Résumé : A travers l’étude de Thucidyde, Castoriadis évoque la démocratie antique comme création indissociablement philosophique et politique. Ni modèle à imiter ni spécimen parmi d'autres, la démocratie athénienne (comme plus tard les Révolutions du XVIIIème, la Commune de Paris ou même mai 68) est un "germe d'autonomie'' susceptible d'éclairer et d'actualiser un projet d'émancipation individuelle et collective.
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Sous le titre Thucydide, la force et le droit, les Éditions du Seuil publient douze séminaires que Castoriadis a consacrés à la Grèce ancienne en 1984-85. Ils forment le troisième et dernier volume de "Ce qui fait la Grèce", ouvrage qui reprend l’enseignement que l’auteur de L’Institution imaginaire de la société a dispensé entre 1982 et 1985 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où il professa pendant quinze ans.

Philosophe, économiste et psychanalyste gréco-français, Cornélius Castoriadis (1922-1997) était aussi militant révolutionnaire (fondateur du groupe Socialisme ou Barbarie et animateur de la revue du même nom de 1949 à 1967) et la perspective dans laquelle il se place est explicitement politique. Son point de vue n'est donc pas celui d'un historien de la Grèce ou de la philosophie, malgré sa maitrise remarquable de ces deux domaines. Le programme qui guidera jusqu'au bout sa lecture des Grecs anciens est clairement énoncé : "Comment s'orienter dans l'histoire ? Comment juger et choisir ? C'est de cette question politique que je pars – et dans cet esprit que je m'interroge : la démocratie antique présente-t-elle quelque intérêt politique pour nous ?"

Entre 1982 et 1985, l’attention de Castoriadis s'est tout particulièrement portée sur la Grèce du VIIIe au Ve siècle avant J.-C., segment spatio-temporel "privilégié" de notre histoire, disait-il volontiers, puisque c'est à ce moment et cet endroit précis que sont apparues pour la première fois, conjointement et simultanément, la philosophie (comme mise en question des représentations et croyances admises) et la démocratie (comme mise en question des institutions et règles sociales établies). C'est donc à partir de cette double création historique décisive – à la fois au niveau de la pensée et au niveau de la collectivité ou de l'institution – que Castoriadis orchestre son "recours" (et non son "retour") aux Grecs anciens : poètes, sophistes, historiens, philosophes ou simples citoyens ''amants de la cité'', selon la belle expression de Périclès.

Pour Castoriadis, "le juger et le choisir, en un sens radical, ont été créés en Grèce", et c'est à Athènes au Vè siècle (et non à Rome, Sparte ou Alexandrie) que nous trouvons le premier exemple d'une société où les questions de la vérité et de la justice ont été ouvertes sans être immédiatement refermées et verrouillées par une prétendue source extra-sociale de la loi (héros fondateurs, dieux, Dieu, Nature, Raison, Marché, etc.). Contre la situation d'aliénation ou d'"hétéronomie" (la plus fréquente dans l'histoire des sociétés humaines), la philosophie et la démocratie de la Grèce antique ouvrent une brèche dans la "clôture du sens". Le "projet d'autonomie" dont la démocratie athénienne fut une première incarnation historique – partielle et imparfaite – enjoint donc à l'humanité de reconnaître et d'assumer enfin la paternité de toute institution et de toute signification, et de se donner conséquemment les moyens effectifs d'une reprise lucide, et en droit illimitée, de ses propres créations (qu'il s'agisse des valeurs qui donnent sens à l’activité humaine, des institutions politiques ou encore des théories scientifiques ou philosophiques).

Ce qui fait la Grèce de Castoriadis : le germe philosophico-politique de l'autonomie

L'interprétation castoriadienne de l'histoire de la Grèce ancienne, ainsi que sa lecture singulière des poètes, historiens et philosophes de l'Antiquité grecque, témoignent de sa volonté de rendre pleinement justice à une dynamique sociale et historique dont le trait essentiel réside dans le lien maintenu et renforcé pendant quatre siècles (VIIIe-Ve) entre, d'une part, l'interrogation illimitée sur le vrai et le juste (philosophie) et, d'autre part, l'activité collective visant la transformation consciente de l'institution (politique). C'est une seule et même création humaine – le "projet d'autonomie individuelle et collective" – qui, dès son apparition dans l'histoire, se déploie simultanément au niveau théorique et au niveau pratique ou politique. Philosophie et démocratie sont donc profondément liées, en fait et en droit, et c'est cette thèse fondatrice que Castoriadis ne cessera de développer sous diverses formes au fil des séminaires de 82 à 85.

Romain KARSENTY
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Titre du livre : Ce qui fait la Grèce, Volume 3 : Thucydide, la force et le droit
Auteur : Cornelius Castoriadis
Éditeur : Seuil
Collection : La Couleur des Idées
Date de publication : 13/01/11
N° ISBN : 9782021036626
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