On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La géopolitique de l’espace pontique d’Oleg Serebrian forme un ouvrage à la fois dense et précis, dont la lecture s’avérera utile tant au lecteur averti qu’à celui qui recherchera une première approche de la région de la mer Noire. A travers cinq chapitres, consacrés à la Russie et l’Ukraine, la Turquie, le Caucase, les Balkans et l’espace roumanophone, l’auteur dresse un panorama qui donne les clés de compréhension d’une région dont la définition même pose problème. Le livre propose ainsi une réflexion nourrie sur l’espace pontique comme aire "politique", c’est-à-dire une "aire géographique présentant des conditions spécifiques à la création d'un climat politique propre à une certaine région."
Politologue avant d’être diplomate, polyglotte, observateur attentif des sociétés de la région et de leurs évolutions, Oleg Serebrian nous convie avec méthode et justesse à disséquer la géopolitique régionale. L’enjeu est de taille : à travers la description des différents peuples, des contraintes géographiques et des dispositifs politiques, l’auteur nous rappelle l’importance de cette région pour la stabilité du continent européen à un moment où les regards se tournent plutôt sur le pourtour méditerranéen du fait du "printemps arabe".
Sans doute, l’une des caractéristiques de l’approche géopolitique consiste à inscrire des dynamiques politiques dans des temps et des espaces, afin de dresser les lignes de force d’une région particulière. L’espace de la mer Noire, en l’occurrence, se laisse difficilement définir, n’étant pas bordé par des frontières que l’on appelle parfois de manière conventionnelle "naturelles". L’auteur a donc recours à une autre approche pour comprendre la région, s’appuyant sur une solide culture historique des territoires et des populations, sans pour autant verser dans un déterminisme simplificateur. Il existe bien une région de la mer Noire, que l’auteur conçoit à travers "une culture matérielle et spirituelle commune, englobant tous les pays pontiques (…) Les mêmes types de visages, des vêtements comparables, une cuisine similaire, les mêmes maisons, la même nature, les traces d’un même passé hélléno-romain, d'un Moyen Age byzantin et turc, ici une petite église arménienne ou grecque, là une modernité tardive." .
Ces héritages superposés des peuples, des mémoires, des territoires et des entités politiques n’épousant pas totalement leurs formes fournissent l’explication de multiples tensions politiques. En effet, pour reprendre les mots de l’auteur, "même après la modification des frontières, certaines réalités (la mentalité, la culture matérielle, le paysage ethnique, la spiritualité, etc.) persistent comme vestiges des anciennes séparations, dont la barrière naturelle (ancienne frontière historique) vient accentuer et mettre en évidence le souvenir." . Cette diversité des populations et des situations nous rappelle que "(…) bien que l’on vive à l’époque de la globalisation, aucun Etat actuel ne peut rester indifférent au sort de ses co-nationaux habitant en dehors de ses frontières, surtout dans le cas où ces régions sont susceptibles d’être confrontées à un conflit armé."
La diversité des populations locales s’avère fort bien décrite dans l’ouvrage : le Daghestan, composé de populations caucasiennes (Lezghiens, Laks, Darguines, Avars et Tabassarans) et turcophones (Koumyks, Nogaïs), est l’un des exemples de régions constitutives de l’espace pontique. Sa diversité rend cette région vulnérable aux événements et aux pressions extérieures, à l’éruption de conflits comme la guerre russo-géorgienne d’août 2008. La description de ces structures n’induit pas pour autant une lecture simple des rapports idéologiques, encore moins en tant que conflit entre Chrétienté et Islam. En effet, pour prendre un exemple illustratif, "(…) l’Iran chiite et fondamentaliste soutient l’Arménie chrétienne contre l’Azerbaïdjan, deuxième Etat majoritairement chiite du monde."
L’auteur souligne par ailleurs combien la chute de l’URSS représente une mutation géopolitique fondamentale pour l’espace pontique.
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