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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

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Où s'en va la ville ?
[lundi 09 mai 2011 - 10:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La ville au loin
Jean-Luc Nancy
Éditeur : La Phocide
144 pages / 18,05 € sur
Résumé : Dans une perspective philosophique, Jean-Luc Nancy propose dans cet ouvrage de capter les manifestations sensibles des évolutions et des transformations de la ville.
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Qu’est ce que la ville ? À cette question tant de fois posée, il ne semble pas exister de réponse définitive, encore moins à une époque où les mutations s’accélèrent, où les formes urbaines sont de plus en plus confuses et où les appartenances identitaires se multiplient. Le philosophe Jean-Luc Nancy préfère donc analyser les caractéristiques phénoménologiques et sensibles de la ville pour tenter d’en circonscrire l’essence. Comme l’indique délicatement le titre, La Ville au loin, l’auteur s’intéresse à une ville mouvante, qui se transforme et dont les modes d’appréhension évoluent. Sans chercher à révéler les raisons ou les formes des mutations, il vise davantage à en recueillir les manifestations sensibles. L’ouvrage est un recueil de textes de l’auteur écrits à différentes périodes, qui peuvent se lire les uns à part les autres, mais dont l’ensemble structure la subtile pensée de l’auteur.

 

L’éclatement de la ville

À l’heure d’une mondialisation qui s’accélère, la ville devient un objet dont le sens est de plus en plus difficile à saisir et dont les éléments structurant sa signification se sont progressivement éparpillés. Difficile en effet de dire ce qu’est ou ce que n’est pas la ville dans cet imbroglio de formes, de lieux et de fonctions, dans cet écheveau de trajectoires individuelles et d’affairements que constitue le cadre de vie d’une majorité de la population mondiale. L’extension urbaine, la suburbanisation ainsi que la sururbanisation floutent les dernières fonctions liées à la ville ainsi que ses frontières ; la ville ne sait plus ce qu’elle est. Contrairement à la forteresse qui matérialisait son symbole de place forte ou à la cité qui représentait le pouvoir, la ville n’a plus de fonction intrinsèque à sa forme, et sa projection se fait de manière de plus en plus ambigüe. C’est dans ce contexte d’une perte de sens et d’une diffusion nébuleuse des formes urbaines que la ville s’éloigne. Face à ces recompositions, l’auteur évoque un regard encore trop souvent figé sur un modèle ancien, "d’avoir trop regardé la ville à l’horizon comme le schème pur, la monogramme de la civilisation, nous en avons perdu la vue ou bien l’image est devenue obscure, confuse, brouillée, obstruée ou oblitérée" .

Ce n’est d’ailleurs pas anodin si les deux premiers textes introduisant la pensée de l’auteur concernent Los Angeles. Souvent considérée comme l’archétype de l' "antiville", la métropole angeline fait dans ce cas l’objet d’une vision sans apriori épistémologique sur ce qu’est ou sur ce que doit être la ville. L’auteur conçoit en effet la ville comme un enchevêtrement de trajectoires, de contacts, d’histoires, et par conséquent la ville qu’il apprécie se vit sur le mode de la dérive et de l’ouverture d’esprit. Peu importe la qualité historique du patrimoine architectural de la ville à visiter, Nancy s’intéresse davantage à la dimension sensible et humaine de la ville. D’où l’intérêt qu’il porte au caractère urbain de Los Angeles, qui reste malgré son étalement sans limites et la prédominance des autoroutes, une ville qui vit et qui se vit. Dans cette perspective, l’auteur tend à bousculer les grands schèmes de pensée et notamment l’appréhension de la ville à travers la nostalgie invoquée de la ville-centre, de la ville bourgeoise, qui limite selon lui considérablement l’appréciation des ces non-lieux qui prolifèrent, de cette banlieue qui s’étend ; "la ville qu’on craint de perdre est la ville sans sa banlieue, celle que l’on craint est la ville avec banlieue et dans sa banlieue" . En évoquant Los Angeles, Jean-Luc Nancy évoque plutôt la fin d’une hypocrisie quand à la vie communautaire et rurale que suggèrent les passéistes pour dénoncer les nouvelles formes urbaines. Los Angeles n’offre en effet "aucune illusion quant à une idylle dont elle n’a connu aucun simulacre" 

Sans viser à définir la ville, l’auteur établit sa différenciation avec le rural et selon lui, "l’essence de la ville se montre (…) en cela : un échangeur qui n’enveloppe pas ses propres destinations" . Cette prémisse regroupe les idées centrales de la pensée de l’auteur, celles de connexion et de projection. Car la ville, dans son essence, a toujours rassemblé autour de son centre et dans le même temps rejeté, repoussé avec indifférence. La ville est attractive autant qu’elle est répulsive, qu’il s’agisse des usagers, des formes ou des symboles de l’urbanité. En ce sens, nous retrouvons ici les traces de Lefebvre qui invoquait l’urbain comme l’expression de la dualité entre deux mouvements ; l’implosion (le renforcement de la centralité, des centres de décisions, administratif ou de richesses) et l’explosion (le phénomène des périphéries). Or Los Angeles semble cristalliser ces dynamiques, "la ville part dans tous les sens, enfoncée dans et par sa circulation, dans et par sa pollution, dans et par son absorption infinie au sein de sa propre agitation" . C’est à travers cette propagation et ce rayonnement que se déforment, se transforment et s’inventent de nouvelles formes urbaines, "l’urbanité s’étoile et se répand, elle se met ainsi à nu, à plat et en question, elle déporte la cité et la citoyenneté, et leur démembrement dessine d’autres constellations, encore innommées" .

Titre du livre : La ville au loin
Auteur : Jean-Luc Nancy
Éditeur : La Phocide
Collection : Philosophie-d'autre part
Date de publication : 17/01/11
N° ISBN : 2917694122
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