On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Un passage controversé, qui mériterait à lui seul une vaste étude, porte sur l’idéologie d’Allende. Selon plusieurs de ses propres collaborateurs, le président socialiste n’aurait jamais vraiment été marxiste, et son idéologie aurait été beaucoup plus influencée par la révolution française que par la révolution russe (p.127). Le témoignage de l’ancien ministre Jorge Arrate, qui joua un rôle très important dans le processus de nationalisation des grandes mines de cuivre en 1971, permet de mieux comprendre ce qui conduit le gouvernement à n’offrir aucune compensation à des compagnies américaines, au motif qu’elles avaient engrangé dans le passé des « profits excessifs ». Cette décision devait constituer une référence dans la « doctrine Allende » concernant la défense des richesses nationales dans les pays sous-développés (p.115-116). Enfin, à l’aide du témoignage de l’ancien sénateur Carlos Altamirano, l’auteur nous rappelle que ce qui faisait la force d’Allende – sa foi dans les institutions et dans le fonctionnement de la démocratie, ainsi que dans la loyauté de ses collaborateurs, y compris des militaires – constituait aussi sa principale faiblesse : selon les informations d’Altamirano, peu avant le coup d’Etat, il aurait refusé de croire que le général Pinochet, qu’il venait de nommer comme chef de l’armée, pouvait ne pas être loyal (p.34).
Le récit, écrit dans un langage très accessible et de lecture agréable, inclut quelques références à l’histoire du Chili, qui sont parfois fausses ou présentées sans la rigueur requise. L’auteur affirme ainsi que « depuis l’indépendance de 1810, jamais les militaires n’avaient essayé de prendre par la force le pouvoir politique » (p.24). S’il est vrai que comparativement aux autres pays latino-américains il y a eu peu de coups d’Etat au Chili avant celui de 1973, l’affirmation de l’auteur est démentie par le soulèvement de la marine de guerre contre le président Balmaceda en 1891, qui conduit au renversement et au suicide de ce dernier (épisode auquel Allende faisait souvent référence), ainsi que par la prise du pouvoir par le général Carlos Ibáñez en 1927, qui dirigea le pays en dictateur jusqu’en 1931. De même, l’auteur reproduit sans aucune réserve l’affirmation simpliste de l’ancien ministre de l’éducation Aníbal Palma, selon lequel le système d’éducation « n’avait pas fondamentalement changé depuis le début du 19e siècle » (p.137), ce qui fait totalement abstraction des progrès des lycées durant tout le 20e siècle, processus qui permit d’intégrer beaucoup de jeunes issus de la classe moyenne à l’université. Enfin, il est pour le moins difficile d’affirmer, comme le fait l’auteur, qu’Allende avait été un « ami intime » (p.140) du cardinal Raúl Silva Henríquez, qui agit comme intermédiaire dans les conversations – infructueuses – entre le président et la Démocratie chrétienne peu avant le coup d’Etat. Ces remarques n’enlèvent rien à l’intérêt du livre de Thomas Huchon, qui a rendu service à tous ceux qui veulent s’initier à la connaissance de la vie et de l’œuvre de Salvador Allende.![]()
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