On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Avec la parution chez Plon du volumineux Dictionnaire amoureux des dictionnaires, la boucle se trouve en quelque sorte bouclée. C’est le meilleur et le plus dévoué spécialiste qui s’attelle à la tâche : le linguiste et lexicographe Alain Rey, lui-même rédacteur et coordinateur des éditions successives des dictionnaires Le Robert. L’auteur précise avec humour dans l’avant-propos qu’il ne nous livre nullement ici le “dictionnaire suprême” mais bien plutôt un guide de ses arcanes, le “témoignage” savant et intime “d’une vie consacrée à cet objet mal identifié, culturel et usuel” , ainsi qu’un hommage à ses auteurs et créateurs, du lexicographe à l’éditeur, souvent tombés dans l’oubli. S’ils ne font pas tous l’objet de notices individuelles, ces personnages divers défilent bel et bien en une vaste galerie textuelle.
L’ouvrage, touffu, détaille la véritable “perversion polymorphe” qu’est le dictionnaire en deux cent trente-quatre entrées. Ces dernières se composent de notions (“Auteur”, “Collection et chaos”, “Mot”, “Ordre”, etc.), de biographies d’hommes illustres (Robert Estienne, Bayle, D’Alembert, Diderot, Littré, Larousse, etc.) ou moins renommés (comme Prudence Boissière, Arsène Darmesteter ou Philibert Monet), de descriptions d’œuvres (le Grand Vocabulaire françois, les dictionnaires de Trévoux) ou d’institutions vénérables (l’Académie française), voire de néologismes éloquents (tel l’“alphadécédet” de Queneau, qui dénonce le caractère mortifère des dictionnaires). Les notices, parfois un peu techniques s’agissant des dimensions matérielle et théorique de l’objet décrit, s’attachent aussi à des considérations littéraires lorsque sont abordés les rapports d’amour ou de désamour entre les écrivains – Rabelais, Voltaire, Hugo, Nodier, Flaubert, Mallarmé, Vallès, Paul Adam, Gide, Ponge, Saint-John Perse et bien d’autres – et les dictionnaires, réels ou fictifs. C’est l’occasion pour l’auteur de rappeler que tout dictionnaire se révèle nécessairement idéologique et subjectif : “L’objectivité est un leurre, autant en matière de langue que de savoir encyclopédique” ; le lexicographe est lui-même rarement un “tâcheron inoffensif” (dixit Samuel Johnson).
Si les dictionnaires peuvent notamment être historiques, étymologiques, analogiques ou culturels, A. Rey explore, au fil des différentes notices, la frontière parfois ténue entre dictionnaire, vocabulaire, lexique, glossaire, encyclopédie alphabétique ou encore anthologie. L’article “Dictionnaire”, par un effet de mise en abyme, parvient à une définition minimale du genre et de son propos : le fait de “collectionner des signes” et de “répertorier des sens” de manière structurée, métalinguistique et didactique – ce qui n’exclut nullement une possible valeur poétique. Des traditions, des démarches philologiques se dessinent : démarche critique d’un Furetière (puis d’un Bayle) attentif à la vérité des idées et des choses ; aspiration encyclopédique des Lumières ; tendance plus littéraire, mais aussi plus industrielle et commerciale, du XIXe siècle. La langue et la tradition françaises n’ont cependant pas l’exclusivité, et tout en admettant l’illusion de l’exhaustivité, le dictionnaire d’A. Rey affiche des ambitions universalistes. Sont mentionnés et historiquement détaillés les dictionnaires de langue allemande, anglaise, espagnole, italienne, portugaise, grecque, russe, chinoise, hébraïque ou encore arabe ; des personnages, institutions et ouvrages internationaux plus ou moins célèbres constituent matière à rédaction de notices : les frères Grimm bien sûr, mais également le Tunisien Ibn Manzur, le Russe Vladimir Ivanovitch Dal ou l’Écossais James Murray ; l’Accademia della Crusca florentine ; l’Oxford English Dictionary.
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