On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

"Notre bifurcation, le traditionnel soit/soit, est remplacée par une notion infiniment plus complexe : à la fois/et. Il ne reste alors plus aucune place aux réponses directes ou définitives. Ceci ou cela peut être vrai mais, en même temps, quantité d’autres options peuvent l’être aussi. Dès que se présente une bifurcation en chemin, empruntons-là. Au diable la frilosité".
C’est avec ces quelques mots qu’André Brink termine son avant-propos et entame ses mémoires, publiées sous le titre A Fork in the Road et traduit par Mes bifurcations. Dans cet ouvrage, l’auteur d’Au plus noir de la nuit (1973, 1976 pour la traduction française) ou d’Une saison blanche et sèche (1979, 1980 en français, roman pour lequel il obtint le Prix Médicis étranger en 1980) revient sur sa prise de conscience progressive des discriminations raciales en Afrique du Sud et sur son engagement contre l’apartheid.
André Brink est né en 1935 dans une famille afrikaner très nationaliste, soutenant le parti National qui instaura l’apartheid officiellement en 1948. Fils d’un magistrat et d’une institutrice, tous deux descendants de colons boers, il étudia l’afrikaans et l’anglais à l'université afrikaner de Potchefstroom avant de devenir écrivain et professeur.
Éveil aux différences raciales en Afrique du Sud
Décrivant l’Afrique du Sud de sa jeunesse, André Brink présente d’une part les rapports entre blancs et noirs tels qu’il les percevait enfant, et d’autre part la violence omniprésente dans le pays. Enfant blanc d’une famille afrikaner, il fut élevé dans une atmosphère ségrégée dans laquelle les rapports entre races étaient limités ; si les enfants, blancs et noirs, jouaient ensemble les premières années de leur vie, ils intégraient ensuite à l’adolescence la "normalité" sud-africaine : les enfants noirs entraient dans le monde des dominés et les blancs dans le monde des dominants. L’écrivain raconte notamment comment l’histoire et la culture afrikaners étaient enseignées à l’école, avec l’idée d’un volk (peuple) élu qu’il fallait défendre contre les masses noires inférieures.
Au fil des années, l’enfant puis l’adolescent Brink prit conscience des inégalités raciales de la société dans laquelle il vivait ; il raconte notamment un épisode qui l’a tant marqué qu’il l’a ensuite retranscrit dans plusieurs de ses livres. Un jour, un noir vient se plaindre auprès de son père, magistrat de la ville, après avoir été battu par son "baas" (maître) puis par la police ; la réaction du père est sans appel : refus catégorique d’aider cet homme. André Brink exprime le choc qu’il reçut alors : "Je ne pense pas qu’il soit exagéré d’affirmer qu’après cela, pour moi, le monde n’a plus été le même. Mon père n’a plus jamais été le même. Quelque chose, en moi, s’était déplacé. Le centre, tout à coup, ne tenait plus" . Cet épisode entraîna donc une première désillusion vis-à-vis de son père, et donc de ce que celui-ci représentait, c'est-à-dire le parti nationaliste, les règles de l’apartheid et le respect strict des lois même les plus injustes.
André Brink présente également la violence de l’Afrique du Sud, omniprésente selon lui depuis l’origine du pays : conflits entre les colons boers et les peuples africains locaux, conflits entre les différentes ethnies africaines, conflits entre les boers et les Britanniques. "Au fil des ans, en lisant les nombreuses histoires de l’Afrique du Sud, notamment celles qui s’attachaient au XVIIIe siècle, j’ai toujours été frappé par l’extrême violence des affrontements entre groupes raciaux et nationaux, voire entre individus du même groupe. La violence est le lot de toutes les sociétés mais, en Afrique du Sud, elle semble invariablement doublée d’une exacerbation, d’un surplus imprévu de hargne" . Le jeune Brink fut rarement touché personnellement par cette violence, étant issu d’un milieu très protégé et ayant fait ses études au cœur même de la société afrikaner, mais c’est notamment au cours de ses années d’études en France qu’il en prit conscience.
En effet, André Brink alla étudier à Paris pendant plusieurs années (1959-1961). C’est au cours de cette période et par les rencontres qu’il y fit, notamment avec des Sud-Africains noirs ou des ressortissants d’autres pays africains, que la situation dans son pays lui sembla résolument amorale. Il revient sur le massacre de Sharperville durant lequel la police chargea et tua 69 personnes le 21 mars 1960 lors d’une manifestation contre les pass – ces documents obligatoires pour les noirs qui voulaient circuler à travers le pays. Ce massacre eut lieu pendant qu’il était en France : "Ainsi, au moment de Sharperville, il nous fut impossible de penser que les soixante-neuf victimes étaient soixante-neuf Noirs, comme nous l’aurions fait en Afrique du Sud. C’étaient soixante-neuf êtres humains" . Considérer les noirs sud-africains comme des êtres humains et non comme des sous-hommes entraîna chez le jeune écrivain une profonde réflexion sur les relations entre groupes humains, culturels ou ethniques, et la nécessité de s’engager pour permettre une amélioration de la situation allant jusqu’au rejet même de l’apartheid comme système politique.
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