Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Il n'est pas rare que des anciens staliniens repentis, deviennent les premiers contempteurs de leur ancienne foi.
La démarche est souvent courageuse, lucide et instructive. Chez un auteur comme François Fejtö, elle s'accompagnait au cœur des années 70 d'un travail d’historien des démocraties populaires sans concession, tout en demeurant d'une fidélité exemplaire à une gauche démocratique que le stalinisme abhorrait par dessus tout. Il est d'autres attitudes beaucoup plus radicales qui consistent à prendre le contre-pied de ses anciennes passions. Chez Annie Kriegel, mère spirituelle de ce courant et redoutable apparatchik du PCF dans sa jeunesse, elle s'accompagnait d'un talent d'historienne reconnu qui éclate dans son livre ethnographique "Les Communistes" et d'un revirement politique clairement affiché.
André Senik est de cette dernière famille de pensée, décidée à régler son compte au marxisme en même temps qu'à son passé. Ancien militant du PCF, Il a été un des leaders de ce qu'on a appelé à l' époque le groupe des "italiens" de l' UECI qui souhaitaient voir le PCF évoluer vers les positions du PCI et entamer une critique de l' URSS ainsi qu'une libéralisation interne.
Il est désormais membre du comité de rédaction de la revue "Le meilleur des mondes", née du rapprochement de plusieurs intellectuels ayant quitté l'extrême-gauche et se regroupant autour d'une analyse de la situation internationale fondée sur le choc des attentats du 11 septembre. Cela valut à cette revue quelques polémiques lors du déclenchement de la guerre en Irak lorsque ses rédacteurs soutinrent la position américaine.
Cette mouvance est souvent présentée aujourd'hui comme un bastion du néo-conservatisme à la française.
L'émancipation contre les Droits de l’Homme
Il faut tout d'abord reconnaître les vertus formelles de ce livre.
La première d'entre elles est la clarté du raisonnement et de la thèse défendue, l’exposé d’André Senik obéissant à un fil conducteur bien identifié.
Souvent synthétique et accessible, agréable à lire, Senik a indéniablement trouvé un ton serein et posé.
Développé de manière pédagogique, son propos s'articule autour du concept d'émancipation développé par le jeune Marx, pour en contester la teneur et tenter de prouver que ce concept contient en germe toute la violence inhérente au marxisme et aux régimes qui s'en réclameront.
Pour cela il faut différencier l'émancipation humaine, concept utilisé par Marx, qui s’appliquerait à l'essence générique de l'homme, de l'émancipation politique qui serait le fruit de la déclaration des droits de l'homme et se fonderait sur une anthropologie individualiste reconnaissant à chacun des droits inaliénables.
D'un côté, une émancipation qui se rangerait sous la bannière d'un universalisme totalisant, de l'autre un individualisme personnaliste bienveillant qui ferait de l'individu l'objet central de sa conception du monde et serait respectueuse de la liberté de conscience.
Ainsi, la critique de la religion de Marx laisserait transparaître derrière le terme d'émancipation un refus de la liberté de croyance. La politique antireligieuse des démocraties populaires serait donc directement liée par exemple à la philosophie de Marx bien que Engels ait, pour sa part, critiqué toute forme de mesures de rétorsion sur cette question précise.
Sénik nous rappelle par la suite que Marx n'appréciait guère les Droits de l'homme.
Quelques décennies de rhétorique marxiste autour de la distinction entre droits formels et réels auraient suffi à nous rappeler que le philosophe de Trèves et ses disciples proclamés n'ont jamais été des tenants du libéralisme politique.
Cet aspect de la pensée de Marx ne sera donc pas véritablement une révélation pour des lecteurs avertis.
A l'exception, donc, de sa focalisation sur le concept d'émancipation, on ne trouvera rien de très bouleversant dans le premier tiers du livre. Toutefois, c'est ce concept, précisément, qui va amener André Sénik à développer son interprétation ultérieure et à cristalliser son opposition à la pensée de Marx.
C'est donc dans un deuxième temps que l'auteur décide de passer à un degré supérieur.
Il est désormais visible grâce à une analyse de "sur la question juive", un des premiers livres de Marx, que ce dernier, petit fils de rabbin, né de père et de mère juive, symbole aux yeux des nazis du caractère "enjuivé" du communisme, que ce Marx-là est rien moins qu'un des grands initiateurs de la haine antisémite moderne. Pour convaincre le lecteur, convoqué comme juré de l’histoire, on ne lésine pas sur l'exposé des preuves toutes issues de "la question juive", placées sous nos yeux en évidence et ne pouvant nous laisser d'autre choix que l'acquiescement au propos ou la complicité avec l'accusé.
Rarement une lecture, jusqu'alors assez banale sans être inintéressante, n’aura si soudainement donné la désagréable sensation d'une prise d'otage de son lectorat, d'une convocation forcée devant le tribunal de l'histoire sans délibération ni recul.
Il nous faut soudain partager le verdict de l'auteur qui ne cherche pas tant à convaincre qu'à imposer son point de vue en isolant les phrases les plus choquantes, en évoquant les témoignages les plus navrants.
6 commentaires
Melina
Moishe Postone extraits de "antisémitisme et national-socialisme"
Les formes de pensée anticapitaliste qui sont prisonnières de l’immédiateté de cette antinomie tendent à saisir le capitalisme, et ce qui est spécifique à cette formation sociale, seulement en fonction des manifestations de sa dimension abstraite : par exemple, l’argent comme « racine du mal ». La dimension concrète existante lui est donc opposée de manière positive comme ce qui serait « naturel » ou ontologiquement humain et se situerait prétendument en dehors de la société capitaliste.
[…]
faire du concret une hypostase, identifier le capital à l’abstrait phénoménal, c’est affirmer une forme d’« anticapitalisme » [qui] repose donc sur une attaque unilatérale de l’abstrait.
[…]
l’opposition fétichisée du matériel concret et de l’abstrait, du « naturel » et de l’« artificiel », se mue en opposition raciale entre l’Aryen et le Juif
Selon cette interprétation, les juifs n’étaient pas seulement identifiés à l’argent, à la sphère de la circulation, mais au capitalisme même.
[…]
De même que la marchandise, en tant que forme sociale, exprime son « double caractère » en s’extériorisant dans l’opposition de l’abstrait (argent) et du concret (marchandise), de même la société bourgeoise se caractérise par la séparation entre l’État et la société civile. En ce qui concerne l’individu, cette séparation se présente comme séparation entre le citoyen et la personne. En tant que citoyen, l’individu est abstrait. Cela s’exprime, par exemple, dans l’idée de l’égalité de tous devant la loi (abstraite) ou dans le principe « one man, one vote ». En tant que personne, l’individu est concret et s’inscrit dans des rapports de classe réels
[…]
En Europe cependant, le concept de nation en tant qu’entité purement politique, abstraite de la substantialité de la société civile, n’a jamais été pleinement réalisé. La nation n’était pas seulement une entité politique, elle était aussi concrète, déterminée par une communauté de langue, d’histoire, de traditions et de religion. En ce sens, le seul groupe en Europe qui accomplissait la détermination de citoyenneté en tant qu’abstraction politique pure, c’étaient les juifs émancipés politiquement.
[…]
Auschwitz était une usine à « détruire la valeur », c’estàdire à détruire les personnifications de l’abstrait. Son organisation était celle d’un processus industriel diabolique dont le but était de « libérer » le concret de l’abstrait. Le premier pas pour réaliser ce but consista à déshumaniser les juifs, c’estàdire à leur arracher le « masque » de l’humanité, de la spécificité qualitative, pour les montrer « tels qu’ils sont réellement » : des ombres, des chiffres, des abstractions. Le second pas consista à exterminer ces abstractions, à les transformer en fumée, tout en essayant de récupérer les derniers restes de la « valeur d’usage » matérielle et concrète : vêtements, or, cheveux, savon.
C’est Auschwitz — et non la prise de pouvoir en 1933 — qui fut la véritable « révolution allemande », la véritable tentative de « renversement » non seulement d’un ordre politique mais de la formation sociale existante. Cet acte devait préserver le monde de la tyrannie de l’abstrait. Ce faisant, les nazis se sont « libérés » euxmêmes de l’humanité.
Melina
Je dirais que c'est un texte qui n'est pas à mettre entre toutes les mains, c'est à dire entre les mains des ignorants qui ne connaissent pas l'histoire (histoire des Juifs et de leur émancipation, histoire des Juifs en Allemagne), ni la philosophie et l'histoire de la constitution de la pensée de Marx, ou qui veulent l'ignorer, sous peine de caricature et d'interprétation trop simple.
Si on fait abstraction de l'histoire, de l'époque, et de la pensée de Marx qui est à cette époque le "jeune Marx" qui écrit ce texte à 25 ans, et dans un contexte politique bien déterminé, celui de la critique de la religion dont il pense qu'elle est « la condition de toute critique », thème qui sera abandonné par la suite même si cette division du sujet, par le fait de la division entre monde réel et monde fictif opérée par la religion est au coeur de son analyse et se trouve sur la voie de ce qui va suivre.
Le thème de "la critique de la religion condition de toute critique" se trouve profondément transformé d'abord par la critique de l'aliénation que l'on trouve dans "La question juive" qui est une réponse à Bauer et où il écrit :
« L’aliénation, c’est la pratique du dessaisissement. De même que l’homme tant qu’il est sous l’emprise de la religion, ne sait concrétiser son être qu’en en faisant un être fantastique et étranger, de même il ne peut, sous l’influence du besoin égoïste, s’affirmer pratiquement et produire des objets pratiques qu’en soumettant ses produits ainsi que son activité à la domination d’une entité étrangère et en leur attribuant la signification d’une entité étrangère, l’argent. Dans sa pratique parfaite, l’égoïsme spiritualiste du chrétien devient nécessairement l’égoïsme matériel du Juif, le besoin céleste se mue en besoin terrestre, le subjectivisme en égoïsme. »
Et ensuite par les analyses du Capital et des Grundrisse sur la valeur (séparant abstrait/concret : la valeur marchande et la valeur d'usage) et le fétichisme de la marchandise, sur le travail lui-même divisé en travail abstrait/ travail concret.
Il est difficile d'admettre que tout Marx, l'auteur des analyses essentielles du capitalisme, serait déjà tout entier dans une oeuvre de jeunesse. Or ces analyses des oeuvres de la maturité sur le fétichisme, la valeur, le travail et l'argent, quoi qu'en disent Senik et autrement Francis Kaplan permettent de comprendre l'antisémitisme nazi, du moins si l'on suit la réflexion de Moishe Postone que je voudrais citer en contre-point et qui me paraissent être des références autrement plus intéressantes et plus rigoureuses que la rhétorique des auteurs en question et font apparaître la faiblesse de l'argumentation de Senik.
Moishe Postone , juif américain grand lecteur de Marx qui en renouvelle la compréhension contre une vulgate marxiste qui s'est engagée dans une mauvaise direction :
https://histoireetsociete.wordpress.com/2011/12/06/antisemitisme-et-national-socialisme-par-moishe-postone/
« quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne attribue aux juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité –, on remarque qu’il s’agit là des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur »
Melina
On a ici un règlement de compte plus qu'une étude, sur fond d'une plaidoirie qui n'a rien de novatrice. De la part d'une auteur qui est passé d'un bord à son autre antagoniste, mais qui a conservé de ses attaches de jeunesse une manière de pensée tout à fait dogmatique, idéologique et qui force la réalité et les textes.
Senik est devenu le plus conservateur du groupe des intellectuels neo-conservateurs qui ont vu en Bush un politique avisé, puis en Sarkozy à sa suite, au point que pour lui désormais, toute mention à la révolution française et toute reprise de son vocabulaire le plus basique et le plus ancré dans la tradition politique républicaine, est accusé de mener à la Terreur ou d'en être le synonyme.
Plus proche du règlement de compte que de la réflexion philosophique, la thèse est lourdement appuyée, Marx est antisémite, Marx contient Staline, et pas un mot sur les analyses du capitalisme contenues dans Le Capital et les Grundrisse.
Un peu léger, après tant de lecteurs de Marx, et mal venu au moment ou la contre-révolution anti-républicaine frappe de tous côtés.
Erreur de jeunesse de lutter pour l'égalité et un dépassement du capitalisme (espéré) ? ça se discute. Erreur de vieillesse de se rallier aux libéraux purs et durs en économie et aux grands hommes politiques ci-dessus cités. ça semble avéré.
43A3E
lotus
marc thibault