On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La chute du ciel est un livre inclassable -mais c’est presque toujours le cas des ouvrages de la belle collection Terre Humaine. Il ne s’agit ni d’une monographie etnographique sur les indiens yanomami ni même du récit de vie d’un chaman. Pourtant l’ouvrage, volumineux (820 pages), emprunte à ces deux genres.
Les Yanomami constituent un groupe estimé à environ 33 000 personnes partagées entre plusieurs langues et dialectes et vivant au Nord-ouest du Brésil et au Sud-est du Venezuela.
Davi Kopenawa est un de ces indiens yanomami. Il est aujourd’hui un des principaux porte-parole de son peuple dans la défense de leur territoire. Il est aussi devenu chaman à la suite d’un long apprentissage.
Ce livre navigue entre une expérience individuelle atypique et un imaginaire collectif dont Davi Kopenawa serait un des dépositaires. S’articulent subtilement des narrations d’épisodes de vie, des réflexions personnelles, des visions chamaniques, des récits des origines et des descriptions de la cosmologie yanomami…
Si la voix de l’ouvrage est bien celle de Davi Kopenawa, il s’agit aussi d’un travail à quatre mains. L’ethnologue Bruce Albert, qui fréquente les Yanomami depuis plus de 30 ans et qu’une longue amitié lie à Davi Kopenawa, se base sur des centaines d’heures d’entretiens enregistrés. Grâce à une construction textuelle appropriée, il a organisé le matériel recueilli en trois gros blocs narratifs : l’initiation chamanique de Davi Kopenawa ; sa rencontre avec les Blancs en Amazonie ; sa lutte inspirée pour défendre son peuple. De plus, Bruce Albert introduit l’ouvrage avec des précisions nécessaires sur l’univers de culture yanomami mais aussi revient, en fin d’ouvrage, sur son propre parcours, sa rencontre et sa collaboration avec Davi Kopenawa, et la genèse de leur œuvre commune. Enfin, il dispose plusieurs annexes utiles.
Résultat d’un long travail de mise en récit, le texte est fluide, et il restitue la saveur et la poésie de l’oralité. Certains développements sur le chamanisme, très détaillés, peuvent cependant paraître un peu fastidieux .. Il faut dire, comme l’exprime l’auteur-chaman, que "les images que les chamans font danser sont innombrables et leurs paroles sont vraiment sans fin !" . Les esprits xapiri endossent les formes les plus variées et les plus surprenantes. Il s’agit d’esprits d’animaux de la forêt et/ou d’ancêtres devenus animaux , d’esprits d’éléments naturels (feuilles, lianes, miel, parties du ciel, terre, pierres, vent, pluies, crues, rapides…). Certains xapiri viennent aussi du monde souterrain (images des ancêtres, être du chaos, esprits pécaris, esprit de la nuit, des eaux souterraines ou du temps couvert…), d’autres sont les images d’êtres qui habitent le "dos du ciel" et même au-delà (éclair, soleil, ciel nouveau…). L’apprentissage chamanique ne s’arrête d’ailleurs jamais et le chaman continue sans cesse de peupler sa "maison d’esprits", d’appeler des xapiri de plus en plus puissants.
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