On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Le travail d’Yves Leclercq nous plonge dans l’univers complexe de la Banque de France et de sa politique au XIXème siècle. Au cœur d’un système riche d’interactions économiques, politiques et sociales l’étude des questions sous-jacentes à l’activité de la Banque nous offre de nombreuses perspectives dépassant la simple compréhension de la monnaie et de ses mécanismes. Nous y apercevons alors l’ensemble des enjeux et débats propres aux politiques monétaires de cette époque. On y redécouvre en outre de nombreuses controverses aujourd’hui oubliées. Ainsi le lecteur peut-il remettre en cause certains acquis relatifs au fonctionnement des systèmes monétaires actuels tels que la variabilité des taux d’intérêts centraux ou le monopole d’émission.
L’auteur ne défend ici aucune thèse précise et ne cherche pas à justifier un point de vue. A la manière d’un manuel d’étude ce travail se contente de décrire de façon neutre les différentes étapes de développement de cette institution. Pourtant, l’ouvrage ne suit pas un plan historique purement descriptif. Celui-ci s’organise autour de grandes questions relatives à l’activité de la Banque de France quelque soit l’époque considérée. Ainsi l’auteur peut-il rendre compte des différents conflits et consensus, internes comme externes, dans un développement dialectique indépendamment de la longueur des débats. En outre, le plan de l’ouvrage ne suit pas un processus mécanique évident mais évolue plutôt thématiquement.
La première partie s’intéresse à l’institution proprement dite, aux mécanismes, conflits et actions internes. En premier lieu l’auteur entend montrer la convergence d’intérêts de la haute banque parisienne et de l’Etat dans la constitution de cette "banque supérieure", "corps intermédiaire entre l’Etat et le commerce ". Dans leur recherche conjointe de la "stabilité sociale ", prudence et confiance sont les arguments majeurs menant à la constitution d’une banque indépendante garante de la pérennité monétaire. En second lieu cette partie nous informe des mécanismes et conditions de financement de la Banque, que ce soit par l’escompte ou les avances sur titres. En outre les conditions de sécurités retenues par la Banque sont réaffirmées notamment par l’importance accordée à l’intermédiaire banquier, mieux armé pour appréhender la solvabilité des papiers commerciaux présentés à l’escompte. Finalement, l’auteur conclut en opposant Banque de France et Banque d’Angleterre. Alors que la première recherche avant tout la stabilité du crédit la seconde s’astreint plutôt à la stabilité monétaire.
La seconde partie décrit le cheminement vers le monopole d’émission, à Paris d’abord, sur l’ensemble de la métropole ensuite. Le monopole d’émission, si évident pour nous aujourd’hui, n’est pas une réalité incontestable au début du XIXème siècle. L’abolition des privilèges, composante principale de la Révolution Française, s’accordant mal avec les droits accordés à la Banque de France nouvellement créée. Pourtant, les multiples problèmes soulevés par la multiplication des émetteurs privés ont suffi à préserver la légitimité de l’exclusivité. Empêchant la concurrence entre émetteur et la diffusion de la défiance en période de crise, le monopole d’émission relevait alors de l’intérêt général. Néanmoins le monopole légal reste partagé avec les Banques Départementales jusque 1848. L’auteur s’attache alors à décrire le fonctionnement d’un système complexe dans lequel la Banque de France joue le rôle d’émetteur de premier ordre devant tenir compte cependant des contraintes sous-jacentes à l’action des émetteurs locaux. Finalement, la lente évolution vers le monopole national est accélérée par les évènements de 1848 mais c’est avant tout la supériorité de la Banque de France en matière de moyen, de réputation, de pouvoir et d’alliance qui rendit ce choix possible.
1 commentaire
mens sana
Cela dit, le texte reste dans une définition historique. Il ne se situe pas par rapport aux courants de l’institutionnalisme. Il ne fait pas de comparaison avec les débats contemporains qui intéressent plus les économistes, d’abord ceux sur la politique monétaire (celle des taux du XIX° siècle est à l’opposé à l’actuelle…)
Parmi les points à souligner, citons l’étude des formes traditionnelles de crédit, d’où le « billet officiel » est issu. Le monopole prolonge les pratiques de protections des premiers émetteurs : il ne se réduit pas à un simple coup de force. Un jeu subtil sur les instruments de crédit facilite la concurrence du billet.