On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Militante de la deuxième vague féministe, philosophe et historienne, Geneviève Fraisse développe depuis les années 1970 une généalogie des représentations de " la différence des sexes" ; elle analyse, en particulier, le dérèglement de ces représentations dans les textes politiques, philosophiques et littéraires produits à des moments critiques de l’histoire des sexes, notamment à partir du XVIIe siècle.
A côté du genre adjoint aux rééditions de La différence des sexes (1996) et de La controverse des sexes (2001) un ensemble d’articles s’échelonnant de 2002 à 2008. Intitulée "A côté du genre, un vade-mecum", ce troisième volet de la recherche de Fraisse passe en revue les outils de la pensée féministe (égalité et parité, liberté et habeas corpus ou libre disposition de son corps…) et relève la " gageure " de continuer à penser "à côté du genre" et des " rapports sociaux de sexe " . S’étant résolument engagée sur cette voie divergente à la fin des années 1990, Geneviève Fraisse poursuit dans ses textes plus récents son projet philosophique de penser "à côté" de "la réelle proposition philosophique" dont est porteur le "genre" . Ce concept novateur, d’origine anglo-américaine, cet "événement philosophique contemporain", bien qu’il favorise en tant qu’"abstraction volontariste" et "universaliste" "la critique de la dualité sexuelle", ferait paradoxalement retomber dans le piège des binarités (genre-sexe, social-biologique, nature-culture…). "Sexe" paraissant plus polysémique en français que "sex" en anglais, la "différence des sexes" – contrairement à la "différence sexuelle" et à la "sexual difference" – ne confèrerait pas de contenu défini à la "reconnaissance empirique des sexes" qu’elle implique ; la "différence des sexes" laisserait toute latitude pour penser l’historicité des sexes et de leurs rapports, qui plus est sans occulter ni le sexe ni la sexualité, tandis que le "genre" pourrait fonctionner comme un "cache-sexe" . De ce choix réitéré du contre-courant, du "pas de côté" , l’on ne s’étonnera pas, cependant, puisque la philosophe s’est donné l’incertitude, l’aporie et la contradiction pour demeures .
A côté du genre rassemble, certes, ceux des écrits de Geneviève Fraisse dont la visée philosophique est la plus manifeste, mais l’histoire n’en est pas pour autant absente, car la thèse qu’ils illustrent, chacun à sa façon, est celle de "l’historicité de la différence des sexes" . Indissociablement, les sexes font penser et "font histoire" . Leur "différend" – "qui dit différence dit bien différend" – traverse l’histoire de la philosophie, qui ne saurait être isolée de l’histoire, elle-même "sexuée" . Cependant, se poser la question des sexes en tant que philosophe, se demander, notamment dans La différence des sexes, comment elle a été traitée par les philosophes (des hommes, sauf exception) mène au constat qu’elle n’est pas un "philosophème". Elle a donné lieu à des développements philosophiques disséminés , mais elle n’a pas été jugée digne de faire l’objet d’une théorisation explicite, du moins pas avant Freud. La pensée freudienne s’insérant dans l’histoire de la philosophie , l’on comprend que lui échappe l’historicité des représentations et des rapports entre les sexes, bien qu’elle reconnaisse la dissociation des êtres sexués et des qualités dites féminines et masculines – ce qui constitue un tournant .
Pour ouvrir des chemins dans l’aporétique constat que les "deux sexes" sont à la fois semblables et différents , il faut donc se tourner vers l’histoire : elle "donne des moyens neufs pour penser les sexes", car le conflit des sexes qui continûment l’anime dérègle les représentations et déplace les positions assignées, contraignantes pour les hommes et oppressantes pour les femmes . Ainsi l’histoire constitue-t-elle le "lieu propice à la réflexion philosophique" sur "la variable ‘sexe’" , et un "détour obligé" .
Aussi La différence des sexes, en particulier, met-elle en rapport les modalités du traitement de "la question des sexes" au sein de la tradition philosophique – de Platon à Badiou – avec l’histoire de la domination masculine et de la résistance qui lui est opposée, féministe avant ou après la lettre. L’étude de la "variation des représentations, leur mise en contexte", permet de montrer que la différence des sexes fait l’objet d’interprétations qui, fussent-elles savantes et éclairées, comportent toujours des enjeux politiques ; la thèse récurrente de l’atemporalité ou des invariants de cette différence visant, bien évidemment, à prévenir ou à pallier toute émancipation des femmes .
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