On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le livre de Jean-Pierre Chevènement n’est pas un livre politique comme les autres. Ce n’est d’ailleurs pas non plus un livre comme les autres livres dont il est l’auteur. Comme s’il avait mis un peu plus de lui-même dans celui-ci. Certainement parce qu’il a écrit, cette fois, directement sur le sujet qu’il préfère entre tous, son "grand" sujet : la France. Et parce qu’il l’a écrit pour dire son inquiétude même s’il n’est pas pessimiste. Il consacre même la dernière partie de l’ouvrage à dessiner les solutions qui à ses yeux permettraient d’éviter au pays le déclin annoncé, cette "sortie de l’Histoire" comme il y a des sorties de route, définitives.
Si Jean-Pierre Chevènement peut se permettre non seulement de se situer à une telle hauteur mais encore de nous expliquer ce qui est en jeu aujourd’hui, avec un brio intellectuel et une maîtrise de l’Histoire extrêmement rares chez ses collègues politiques contemporains, c’est justement parce qu’il est un homme… politique au sens plein et entier du terme. Un politique qui pense et agit, qui aime la vie partisane et la vie des idées, qui a toujours été élu local en même temps que responsable et élu national. Jean-Pierre Chevènement a joué un rôle de premier plan pendant quarante ans sur la scène politique française. Il a été aux avant-postes dès la conquête du PS par François Mitterrand en 1971. A la fois intellectuel organique du PS mitterrandien et chef politique de son aile gauche (le CERES), il a aidé et accompagné Mitterrand tout au long de son parcours socialiste, de 1971 à 1991. Il a été ministre dans tous les gouvernements socialistes jusqu’à ce qu’à chaque fois il en démissionne, à trois reprises mais toujours sur des querelles de fond, parce qu’il était en désaccord avec la politique menée par le gouvernement : contre le tournant de la rigueur et le franc fort en 1983, contre l’engagement français dans la Guerre du Golfe en 1991 et contre la politique corse de Lionel Jospin en 2000. Il a fondé son propre parti après son départ du PS en 1992 et a même été candidat à l’élection présidentielle en 2002 – on l’a d’ailleurs accusé d’avoir fait "perdre" Lionel Jospin au premier tour par sa seule candidature ! Mais il doit son statut si particulier dans le paysage politique français à autre chose qu’à son parcours, aussi brillant soit-il. C’est à la fois sa qualité intellectuelle et son rapport très étroit à l’Etat, à la République et à la Nation qui en ont fait une figure politique majeure de la Ve République.
La matrice française
Jean-Pierre Chevènement a écrit ce livre à un moment où la question du déclin de la France se pose, à nouveau. Mais d’une manière dont on sent confusément qu’elle est à la fois inédite et plus précise ou plus pressante que ce ne fût le cas dans le passé. Peut-être, c’est ce que suggère l’auteur dans son livre, parce que, comme en 1940, la France n’est à nouveau plus maîtresse de son destin. Mais cette fois-ci, ce ne sont pas les Allemands qui sont responsables de l’effacement national, de l’abaissement de l’Etat et de la dissolution de la République, trois thèmes-clefs pour l’auteur. C’est la mondialisation, bien sûr, mais c’est surtout l’Europe ou plutôt l’idée européenne que certains de ses promoteurs ont fait avaler aux Français pendant des décennies à coup de mensonges, d’illusions et de fuites en avant. A cause d’eux, la France se retrouve aujourd’hui en bas de page des livres d’histoire, subissant les bouleversements de l’ordre du monde quand il n’y a pas si longtemps encore elle les ordonnait ou du moins les maîtrisait.
Le parallèle entre la situation actuelle et 1940 n’est pas fortuit. C’est même le cœur du livre, la matrice de l’histoire contemporaine de la France pour l’auteur. Il fait en effet remonter la dérive européiste d’une bonne part de l’élite française, et notamment de la gauche, à l’effondrement national de mai-juin 1940 . Même si, comme il le souligne, il ne pense pas que le pays soit définitivement sorti de l’Histoire, comme la Grèce ou l’Egypte, contrairement à son "ami" Régis Debray. Tout vient de là, de ce moment-clef qui lui même prend racine dans le traumatisme de la Première Guerre mondiale dont il n’est que la continuation tragique.
Après, tout s’enchaîne, presque naturellement, malgré l’épisode grandiose du gaullisme qui a, un temps, fait illusion : l’Europe des Six qui ne réunit que des "nations effondrées", la responsabilité américaine et sa volonté de voir disparaître les nations européennes fauteuses de guerre, la fin de l’empire colonial qui réduit géographiquement le pays à sa taille politique, la "démystification de roman national" et puis la succession des renoncements européens à la nation : de Rome à Maastricht en passant par l’Acte Unique. C’est Jean Monnet, auquel l’auteur a consacré son précédent livre, qui a gagné.
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Frank Corsiglia