On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
S'ils furent imprimés à plus de cinq mille kilomètres de distance, les ouvrages État dépressif et temporalité. Contribution à la sociologie de la santé mentale (Liber, Montréal, 2009) de Nicolas Moreau, et Une sociologie de l'autodestruction. Addictions, auto-récluson, errance, abandon de soi... (L'Harmattan, Paris, 2010) de David Grange s'inscrivent dans une proximité intellectuelle. Leurs auteurs ont souhaité saisir au prisme de la sociologie deux de ces phénomènes « psychologiques » qui hantent nos sociétés contemporaines. Le premier s'est attaqué à la dépression, le second aux comportements d'autodestruction. Parce qu'ils questionnent le sens commun selon lequel dépressions et autodestructions seraient des mécanismes exclusivement individuels, ces travaux attirent l'attention. D'où notre désir d'inviter leurs auteurs à croiser leurs regards sur des questions de fond qui régissent la possibilité d'une sociologie de la santé mentale .
Nonfiction.fr : Le point commun de vos conclusions pourrait se résumer ainsi : la dépression et les comportements d'autodestruction sont les reflets en négatif de normes sociales emblématiques dans nos sociétés occidentales contemporaines : injonctions à la responsabilité individuelle, à l'auto-construction de soi, à la gestion de son temps, que l'on peut « fui » ou ne pas réussir à atteindre par la dépression ou l'autodestruction. La manière dont ces injonctions sociales se transmettent ou pas aux individus, ce qui permet à certains de s'y conformer et ne permet pas à d'autres de les assumer, pose une question fondamentale : comment penser la causalité des phénomènes que l'on étudie en sciences sociales de la santé mentale. Dans vos recherches, comment abordez-vous cette question ?
Nicolas Moreau : Les liens de causalité en sciences humaines sont choses complexes et, à mon sens, souvent dangereuses. Pour ma part, je n’incombe pas l’explosion des troubles dépressifs à une cause précise mais constate simplement la concomitance de deux phénomènes sociaux (croissance des troubles dépressifs et apparition de nouvelles règles sociales) que j’essaye de mettre en lien par le biais de considérations sociologiques. De plus, les liens entre exigences sociales et traits psychiques sont toujours difficiles à montrer et le jeu métaphorique propre à ce type d’analyse n’est pas sans faire écho à une possible socialisation des phénomènes psychologiques ou psychiatriques. Ces liens restent néanmoins possibles. Ainsi, je pense que le nouveau jeu normatif fragilise intrinsèquement et psychiquement l’individu. Le phénomène de dépression est, pourrait-on dire, une pathologie de l’autonomie, de la responsabilité et de l’initiative. Elle est la contrepartie du poids normatif que subissent les individus contemporains. L'ouvrage d’Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi , en constitue une belle illustration . Dans mon livre, j'emprunte le chemin inverse, à savoir j’étudie ce qui pose problème pour comprendre la normalité. Cette posture épistémologique s’inscrit directement dans une perspective foucaldienne. Pour être plus précis, j’étudie par un jeu d’opposition comment la symptomatologie des personnes dites dépressives est indicatrice de notre rapport au temps. Si la réalité sociale n’est pas compréhensible directement tant elle est complexe, le sociologue se doit de prendre des chemins de traverse et la santé mentale en constitue l’un des plus pertinents.
Aucun commentaire