On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Quelques mois après les débats, ou plutôt les confrontations, sur la réforme des retraites, la réédition en poche du livre de Louis Chauvel, Le destin des générations, vient confirmer que ce travail vieux de dix ans n’a rien perdu de son actualité. Cet ouvrage remarquable dans son propos et dans son argumentation sert deux grandes ambitions, dont aucune n’a été malheureusement réalisée depuis sa sortie : l’introduction sérieuse et éclairée de la variable génération dans les sciences sociales, et l’émergence d’un débat politique sur les modes de répartition de la richesse et du pouvoir entre générations.
L’analyse se fonde sur un ensemble de séries de données économiques et sociales, des niveaux de revenus, du patrimoine ou du travail, et des taux de propriétés, aux taux de suicide par cohorte, réinterprétés au prisme des inégalités entre générations . Dès lors, le constat empirique est clair : la génération née, grossièrement, entre 1940 et 1950 a connu et connaît toujours un destin social enviable non seulement pour leurs aînés, mais aussi pour leurs "puinés", les générations qui lui ont succédés. Il ne s’agit certes pas d’un complot : les causes d’un tel phénomène sont structurelles. Elles sont à chercher dans les évolutions des systèmes productif, éducatif, et social. Cette génération a d’abord connu les bénéfices de la massification scolaire (accroissement considérable des taux de diplômés à tous les niveaux) sans en connaître les handicaps (la dévaluation des diplômes) ; elle a connu le plein emploi à son entrée sur le marché du travail, assorti à une plus forte disponibilité de postes à responsabilité ; enfin, elle a bénéficié de toutes les réformes de l’Etat-providence, conçues pour elle (retraites, assurance maladie, etc.). Les générations ainées n’ont pas eu de retraite assurée, faute de n’avoir pu commencer à cotiser assez tôt, ni de diplômes pour pouvoir prétendre à des postes élevés. Les puinés, elles, ont connu la dévaluation de leurs diplômes, et surtout le chômage de masse.
En faisant ce constat, Louis Chauvel révèle l’importance, sous-estimée, de la période de l’entrée sur le marché du travail pour les carrières professionnelles. Le chômage "transitoire" qui est désormais le destin partagé par la plupart des nouveaux entrants laisse des marques profondes dans la carrière, des "effets de scarification" : le retard dans la progression professionnelle n’est jamais totalement rattrapé, il se traduit par un déclassement important, et qui ne se résorbe pas non plus totalement. Surtout, ces jeunes travailleurs sont socialisés dans un environnement hostile. Le "mauvais départ dans la vie" laisse donc un handicap persistant : il est pourtant la situation que connaissent la plupart des générations depuis celle qui a eu 25 ans durant la "décade dorée", c'est-à-dire entre 1965 et 1975. L’avantage acquis par la génération 1940-1950 est conservé toute leur vie durant. Celle-ci bénéficie de chances d’accès aux catégories intermédiaires et supérieures du salariat nettement plus élevées que ses ainées, et comparables à ses puinés, est plus souvent propriétaire de son logement, et connait des taux de suicides inférieurs à tous les âges de la vie.
Les générations devraient par conséquent être réintégrées dans l’analyse des phénomènes sociaux. Car si elles sont prises en compte en sociologie, pour expliquer par exemple les différentiels d’adoption de formes culturelles ou de technologies, l’économie a trop souvent tendance soit à ignorer purement et simplement la date de naissance, soit à réduire son effet à celui de l’âge. A ces approches, l’auteur oppose une méthode statistique ingénieuse et rigoureuse. Il montre de manière on ne peut plus convaincante que les différences de salaires entre générations, par exemple, ne peuvent être réduites aux effets de la position dans la carrière.
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