On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Comment un jeune chercheur ne serait-il pas intimidé devant ce gros livre (590 pages) qu’est La connaissance de l’Amour ? Qui plus est, son auteure, Martha Nussbaum, professeure à Chicago après avoir enseigné à Harvard et à Brown University, est aujourd’hui une des philosophes américaines les plus respectées, honorées et commentées. De fait, même si le lecteur francophone a déjà pu lire ici et là quelques traductions , la publication de ce recueil de 1991, constitue un petit événement éditorial.
Intimidé, le jeune chercheur n’en cède pas moins à son premier pêché: il court à l’index (des noms, pas des notions!). Aristote et Henry James y tiennent le haut du pavé, suivis de près par Dickens, Platon et Proust. Il remarque aussi la présence soutenue de philosophes contemporains : Stanley Cavell, R.M Hare, Hilary Putnam, John Rawls, Amartya Sen, Bernard Williams ou Richard Wollheim. Second pêché: le jeune chercheur note aussi les absents – mais il ne caftera pas sur Internet. Les quinze articles du recueil, dont plusieurs sont devenus des « classiques », traitent de philosophie morale – entendue au sens large. Chacun d’entre eux est suivi d’une "note finale" qui permet d’en connaître le thème et propose des liens avec d’autres textes du recueil. Le jeune chercheur pourra donc se laisser tenter par un troisième pêché : ne pas lire un livre en entier.
Puis, s’armant d’un surligneur pour entamer sa lecture, il doit bien avouer un certain désarroi: que souligner? Les idées se déploient sur un paragraphe entier, avant d’être reprises et nuancées dans le paragraphe suivant. On est assez loin de la clarté et de la précision analytique – une tradition avec laquelle Nussbaum ne manque pourtant pas de dialoguer. Mais le style sinueux et "littéraire" de l’auteure, ses longues phrases, ses images foisonnantes et jusqu’à ses redites, sont ici clairement assumées (profitons-en pour saluer le travail de la traductrice, Solange Chavel, qui nous épargne une VO d’accès difficile). C’est même la première thèse générale de l’ouvrage: "Tout texte écrit avec soin et crée par l’imagination présente une relation organique entre la forme et le contenu" . L’expression d’une vérité morale impose une forme spécifique.
L’idée peut paraître triviale. Elle ne l’est pas. Car derrière cette thèse s’articule toute une conception de la délibération morale qui, dans le sillage d’Aristote et des théories dites sentimentalistes, fait la part belle aux émotions et à l’imagination dans la connaissance morale. Et surtout, il faut dire que c’est une conception qui ferraille avec ces grands courants en éthique normative que sont le kantisme (ou le déontologisme) et l’utilitarisme (ou le conséquentialisme). Le lecteur qui ne serait pas au fait des grands débats (méta)éthiques anglo-saxons devra donc prendre garde au biais de confirmation : malgré sa prose soignée et son intérêt pour la littérature, Martha Nussbaum n’est pas une philosophe « continentale » égarée en Amérique.
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