On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
On connaissait de Michaël Prazan – entre autres – son documentaire sur les Einsatzgruppen . Après de longues plongées dans les archives filmographiques, il avait exhumé de nombreuses séquences inédites sur ces “unités de tueries mobiles” nazies, responsables de la mort de plus d’un million de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Le cinéaste était allé recueillir des témoignages inédits, à l’Est, pour donner un visage aux victimes – comme à certains bourreaux. Deux films d’une heure et demi étaient le résultat de cette enquête, dans le sillage du débat qui a agité le monde des historiens français de la “Solution finale” et du nazisme, autour de l’énigmatique figure du Père Desbois et du coup de projecteur donné à la “Shoah par balles”, expression hasardeuse qui résumerait l’action des Einsatzgruppen.
Voilà cette même enquête couchée sur le papier, sous la forme d’un épais ouvrage de 570 pages. Michäel Prazan y retrace les étapes du processus de création des “unités mobiles” et leurs actions sur le terrain : il dessine une géographie des fosses dans lesquelles étaient menées les exécutions. Ponary, Kamenets-Podolski, Lubny, Rumbula – de l’Estonie à la Roumanie, chaque tuerie est décrite minutieusement, souvent à l’aide de témoignages de survivants. Une centaine de pages permet à l’auteur d’accompagner son lecteur à travers un rapide voyage dans la littérature savante, avant de plonger dans cette trajectoire infernale.
Une seule question demeure, difficile : qu’a voulu écrire Michaël Prazan ?
Il y a des résultats qu’un documentaire peut espérer, mais qui resteront toujours inaccessible à un livre. Les ruses du montage, de la superposition de la bande sonore, le passage inconscient d’une séquence à une autre – tout cela donne à l’écriture narrative d’un film une certaine souplesse. Un livre de 600 pages ne peut pas reposer sur le même artifice. Or dans ce décalque écrit de l’œuvre filmée, Michaël Prazan ne semble pas avoir réellement affronté cette mise en récit et la démonstration nécessaire à toute recherche historique.
S’agit-il d’un ouvrage de synthèse sur le sujet ? L’auteur s’en défend : il “n’a pas la prétention” d’avoir écrit “un ouvrage de référence” . Cependant, les cent premières pages ne peuvent faire l’économie d’une mise au point historiographique sur le sujet. Il n’est pas ici question de faire rejouer la ligne de partage entre des historiens universitaires rigoureux en ce qui concerne l’administration de la preuve et tous ceux qui souhaitent s’emparer du matériel historique par ailleurs. Et pourtant : sur un sujet qui a déchaîné les passions, bien avant la polémique sur une “nouveauté” fantasmée de l’étude des Einsatzgruppen, cette longue mise en contexte semble légère. Elle peut convenir à un lectorat non spécialiste, mais sur certains points, les sources d’information sont trop peu nombreuses : on ne peut pas s’aventurer sur des débats aussi pointus que les rythmes de la prise de décision de la “Solution finale” en ne s’appuyant majoritairement que sur Raul Hilberg , Richard Rhodes ou Ernst Klee . Cela conduit l’auteur à des conclusions hâtives : “… ce n’est qu’au mois de juillet 1941 que Hitler prend la décision d’une extermination globale” .
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