On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Enfin, le jadis, que fonde la nuit sexuelle, est l’énergie du perdu ; il en est en quelque sorte, pour reprendre une image de P. Quignard à propos de la scène du puits, le bâton propulseur. Pour l’appréhender, il faut se représenter l’expérience que chacun peut faire au contact d’une œuvre d’art, que ce soit une image peinte ou un texte écrit qui fait naître la sensation du retour brusque, comme l’est le coup de foudre, de quelque chose d’enfoui en soi au plus profond dont la puissance submerge, quelque chose de “perdu” que P. Quignard nomme dans Vie secrète l’“autre de la fascination” et, plus tard, dans Sur le jadis : “La nostalgie de ce qui a cessé d’être, l’épiphanie du jadis.” Ainsi, le perdu est tout ce qui en chacun est perdu mais revient à l’improviste sous forme de sensations confuses et dont la source s’enracine dans la Perdue, la figure fascinante de la mère telle qu’elle a été ressentie dans l’obscurité du premier monde, du temps avant la naissance et qui est, pour l’écrivain, la source intime de l’image et de la voix (perdue qui se dédouble en fait par le souvenir de la jeune allemande qui le gardait et l’a quitté lorsqu’il avait deux ans). Nous sommes à jamais sous l’emprise d’une image difficile à connaître.
En conséquence, comme la scène du puits à Lascaux nous le dit, le fonds de l’art et de la vie est une scène de fascination, de prédation et de meurtre dans laquelle il n’est pas facile de savoir qui est le prédateur et quelle est la proie. Pour le dire plus clairement, dans l’art comme dans la littérature, cette image fascinante prend, depuis l’Antiquité, les traits de Méduse. B. Vouilloux rappelle les célèbres Tondi de Merisi ou de Caravage avec en leur centre la figure de l’effroi. P. Quignard reprend le thème dans son ouvrage Tondo. Reste alors au spectateur trois attitudes possibles : faire face, tourner le dos ou regarder de biais. Le face à face est mortel. Nous ne sommes pas Persée. Il ne nous reste qu’à tourner le dos ou à regarder de biais comme le firent les matrones romaines sur les fresques de Pompéi. Ou quelques figures mythologiques comme celle de Tirésias, dont P. Quignard est peut-être bien l’avatar.
En conclusion… Les Éditions Hermann publient là un ouvrage tout à fait intéressant aussi bien pour les spécialistes de l’image que pour ceux de l’œuvre de P. Quignard. Ils poursuivent ainsi le travail commencé depuis des années de publication d’œuvres critiques qui permettent d’appréhender sous des angles souvent inédits les œuvres marquantes de notre patrimoine culturel. L’essai de B. Vouilloux est truffé de références très précises aux discours critiques les plus autorisés et de citations très nombreuses et souvent très longues des écrits de P. Quignard qui peuvent permettre à qui n’est pas familier de son œuvre d’entrer en contact avec elle d’une façon plus intimes. Les unes et les autres témoignent du souci d’exhaustivité de B. Vouilloux qui a choisi d’analyser l’œuvre de P. Quignard sous l’angle de vue très fécond de l’image en adoptant une démarche proche de celle de l’écrivain, recourant comme lui très souvent à l’étymologie et interrogeant tous les champs conceptuels des sciences humaines. Son essai s’avère ainsi être une mine pour les chercheurs et une matière à réfléchir pour l’amateur d’art et le lecteur. J’ajoute enfin que, par une intuition très “quignardienne” et non bien évidemment par un quelconque souci fétichiste, B. Vouilloux a structuré son essai en treize chapitres. 13, c’est 12 + 1, autrement dit les douze mois de l’année puis le treizième, le mois qui revient annonçant le primum tempus, comme Pascal Quignard l’écrit dans le Re-. C’est le retour. Il met ainsi implicitement en valeur l’interrogation clé de l’œuvre : l’humanité produit depuis des millénaires des Phidias, des Caravage, des Platon, des Montaigne et des Schubert. Ce qui n’exclut pas le surgissement à l’improviste en chacun de nous de l’animalité qui y est tapie et qui fait retour. L’un des lointains descendants de Schubert ne fut-il pas un participant actif à l’horreur des camps ? Ainsi, P. Quignard, comme un rapace à l’œil exorbité, nous invite à penser sans relâche notre humanité de Lascaux à Dachau![]()
1 commentaire
Un des noms du Livre
écrivez-vous , l'année qui suit celle des grandes manifestations- anniversaire
ou?
"Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage "