On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Deux choses à la fois
Depuis la publication du premier tome de sa thèse sur La Technique et le temps en 1994 , le philosophe Bernard Stiegler élabore une pensée originale de la technique nourrie des influences décisives d’Husserl, Heidegger, Derrida, Foucault, Deleuze, Leroi-Gourhan et Simondon. Auteur très prolifique, il a publié un grand nombre d’ouvrages qui explorent les conséquences sociales, culturelles, politiques et économiques des mutations technologiques en cours, et notamment leurs conséquences sur le "processus d’individuation" de l’individu et de l’ensemble de la société. Grand inventeur de néologismes, Stiegler a ainsi analysé, au fil des années, la "misère symbolique" de l’"époque hyperindustrielle", la constitution de l’Europe, la "mécréance" du capitalisme contemporain, la "télécratie", le "psychopouvoir", la "mécroissance". Son dernier ouvrage est issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010 et il est axé sur le devenir techno-industriel du pharmakon.
Pharmakon
Stiegler reprend la notion de pharmakon au commentaire de Phèdre de Platon donné par Jacques Derrida dans "La pharmacie de Platon" en 1972. Platon parle de pharmakon à propos de l’écriture comme hypomnématon, support artificiel de la mémoire, à laquelle il attribue un caractère dangereux et "empoisonnant" pour la pensée, en lui opposant l’anamnésis, la pensée et la mémoire dans leur autonomie. Derrida a montré que l’autonomie de la pensée est toujours intimement liée à une forme d’hétéronomie technique (l’écriture, dans le dialogue de Platon) et que, là où le philosophe grec les opposait, autonomie et hétéronomie composent toujours, dans la logique propre au pharmakon (le poison et le remède, ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut se méfier, la puissance curative et la puissance destructrice, toujours les deux à la fois). La "pharmacologie" que Stiegler développe dans ces pages est fondée sur cet à la fois qui lui permet d’interpréter l’évolution de la technique et de la technologie industrielle. L’aspect pharmacologique de la prothéticité technique qui caractérise le processus d’hominisation aurait été ignoré par tous les philosophes qui l’ont précédé, et surtout par Jacques Derrida lui-même : "Pour autant que je sache, Derrida n’aura jamais envisagé ne serait-ce que la possibilité d’une telle pharmacologie – c’est-à-dire d’un discours sur le pharmakon appréhendé du même geste dans ses dimensions curatives et dans ses dimensions toxiques." (p. 16)
On comprend aisément le désir de "meurtre du père" philosophique qui anime Stiegler, mais cette critique réitérée est profondément inexacte et infondée. Toute la pensée de Derrida peut être en effet interprétée comme une réflexion sur la portée vertigineuse de cet à la fois qui émerge de son commentaire de Platon (qu’il l’appelle pharmakon, indécidabilité ou aporie), et il a toujours fait de la technique (comme télé-technologie, télé-technoscience ou télé-vision) le lieu privilégié de manifestation de toutes ses possibilités créatrices comme de tous ses dangers. Stiegler s’attribue donc visiblement à tort la paternité philosophique d’une "pharmacologie de la technique", en flagrante contradiction avec le "soin" qu’il nous invite par ailleurs à prêter au fragile équilibre de la transmission et des générations (soin qui devrait concerner également, à notre avis, les généalogies et les générations philosophiques).
3 commentaires
Manola Antonioli
En ce qui concerne l'ouvrage recensé, si j'ai pu donner l'impression que la lecture de ce livre est (relativement) inutile, je considère que le but de ces quelques pages a été atteint. Il y a par contre une grande quantité de textes de Stiegler qui ont un très grand intérêt philosophique, et vers lesquels je l'invite à se tourner pour retrouver un peu de plaisir dans la lecture et la pensée.
Francis
Mario
La bouillabaisse Stieglerirenne n'est qu'un lointain écho archéo-stalinien et post-kenesien. Confus hélas et pas plus. La nature à horreur du vide. Entre étymologie grecque (ça impressionne toujours le bobo) et catégorie heideggerienne (manifestement de gauche! le mauvais cadeau de Granel) voila un graphomane de plus dans l'univers de la confusion politique et philosophique. Invitons plus sérieusement les lecteurs à relire Alan Sokal et à méditer sur le tartuffe Stielger.
Il s'agit ici de sauver sa place et de produire un discours d'institution...du "serieux"...pas plus ! et de sauver la loi de la valeur.