On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Bojana Pejić a dirigé Gender Check – Femininity and Masculinity in the Art of Eastern Europe, une exposition qui s’est tenue de novembre 2009 à février 2010 au Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig à Vienne et de mars à juin 2010 au Zacheta National Gallery of Art à Varsovie. Le catalogue qui l’accompagne rend compte du développement des recherches en histoire de l’art au sujet des représentations de genre – que ce soit les féminités ou les masculinités, produites par des artistes femmes ou hommes – dans 24 pays de l’ex-bloc soviétique, de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours. Il donne accès à des connaissances neuves au sujet d’un art encore très méconnu et à des points de vue inédits sur des œuvres qui n’avaient pas été envisagées dans une perspective de genre. Ce sont souvent, d’ailleurs, de jeunes chercheurs et chercheuses qui diffusent ici le résultat de travaux sur leur pays respectif, travaux souvent inconnus en raison des difficultés de langue, ce à quoi les versions allemande et anglaise du catalogue remédient en permettant une large diffusion. La perspective féministe des auteur-e-s du catalogue et de la commissaire d’exposition permet de comprendre les différences à l’œuvre entre les pays occidentaux et les pays de l’Europe de l’Est, et entre ces pays eux-mêmes, car les histoires nationales sont traversées de divergences historiques, politiques et idéologiques qui ont forgé des situations artistiques disparates.
De "l’iconosphère socialiste" à la période "Lénine en ruine"
Après une introduction générale explicitant le propos de l’exposition, le catalogue est divisé en trois parties, qui comprennent des textes d’analyse et une présentation des trois volets de la riche iconographie choisie par la commissaire : l’iconosphère socialiste, négocier les espaces privés, les paysages genrés postcommunistes. Les articles des douze auteur-e-s, qui balayent les divers pays en pointant des thématiques particulières, sont suivis d’un cahier constitué de 24 entretiens avec des chercheurs et chercheuses des pays concernés – de la Lituanie à la Bulgarie en passant par l’Albanie, la Serbie ou l’ex-Allemagne de l’Est. Ils reviennent sur la situation particulière de chacun des pays, évitant ainsi l’homogénéisation des situations et une fausse universalisation des questions de genre.
Divisé chronologiquement, le catalogue pose des repères à partir d’exemples précis issus des 24 pays pris en compte. La première partie concerne les années 1960 et les changements opérés depuis les années 1950, la seconde s’intéresse aux années 1970-1980 et la dernière au post-socialisme d’après la chute du mur en 1989. Ils s’intéressent autant à l’art officiel que non officiel, effectuant des comparaisons riches de sens. Si les années 1960 voient la fin de l’ère totalitaire et du réalisme socialiste dans la plupart des pays, ce style persiste malgré tout de manière insidieuse. Les travaux retenus analysent ces représentations de la réalité genrée, l’image idéalisée des travailleurs égaux persistant dans les années 1970, alors que seules les femmes effectuent un double travail, celui qui est valorisé à l'extérieur de la famille plus le travail domestique. En parallèle, le corpus retenu donne accès à d’autres œuvres qui prennent leurs distances face à la célébration de la collectivité idéale et relisent le passé socialiste en démontrant la mécanique oppressive d’État.
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