Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
La banalité du mal
[samedi 15 janvier 2011 - 22:00]
Consommation
Couverture ouvrage
Faut-il manger les animaux?
Jonathan Safran Foer
Éditeur : L'Olivier
363 pages
Résumé : Un essai percutant qui convoque souvenirs d'enfance, données statistiques et arguments philosophiques pour traiter de la question dont nous traitons les animaux que nous mangeons.
Page  1  2  3  4  5 

Une anecdote raconte que Roland Barthes, au terme de l’un des séminaires qu’il organisait dans les années 1970 où il avait longuement été question de la mort, fut pris à partie par une jeune auditrice fort déçue par ce qu’elle venait d’entendre, lui reprochant amèrement de n’avoir dit que des "platitudes". Avec douceur et intelligence, il lui aurait répondu : "Précisément mademoiselle, c’est bien ce qu’il y a de terrible dans la mort : sa platitude".

Le livre de Jonathan Safran Foer, dont une excellente traduction française vient de paraître deux ans seulement après sa première publication aux Etats-Unis où il a suscité, nous dit la quatrième page de couverture, "passions et polémiques", frappera assurément le lecteur par cette "platitude" qui consiste à faire volontairement l’économie de toute éloquence de Parquet et de tout effet de manche noire pour évoquer le drame ordinaire de la mise à mort quotidienne des animaux qui, par milliards, fournissent la matière première de l’industrie de la viande. Nul ahurissement du style (exercice dans lequel, pourtant, l’auteur est passé maître, ainsi qu’il l’a démontré dans ses deux premiers romans  ), nulle amplification de collège, nulle imprécation tonitruante. Le ton est plutôt serein. La sobriété est globalement la règle. La posture d’ensemble est distincte sans être distante – juste ce qu’il faut pour livrer dans toute sa banalité le tragique de la vie et de la mort des animaux d’élevage industriel.     

D’un élevage à l’autre

Il ne s’agit pas pour l’auteur de faire du prosélytisme. Bien que végétarien lui-même (tout d’abord, de manière occasionnelle et irrégulière pendant de longues années, comme il nous le dit au seuil de l’ouvrage, puis, peu de temps après la naissance de son fils, de manière définitive et résolue), il ne cherche pas à prêcher la bonne parole, et évite autant que possible les discours moralisateurs et culpabilisants à l’endroit de ceux qui adoptent un régime carné. Il ne s’agit pas non plus pour lui de peindre sous des traits méphistophéliques les acteurs de l’industrie de la viande, ni de brosser le portrait censément angélique des éleveurs de fermes traditionnelles.

Dans les deux cas, écrit-il, "les éleveurs ont perdu – on leur a ôté – la relation directe et humaine qu’ils entretenaient avec leur travail. De plus en plus, ils ne possèdent pas les animaux, ne peuvent pas décider de leurs méthodes de travail, ne sont pas autorisés à appliquer ce qu’ils savent et n’ont pas d’autre solution que le recours à des abattoirs industriels à grande échelle. Le modèle industriel les a rendus étrangers non seulement à leur façon de travailler (hacher, trancher, scier, piquer, couper), mais aussi à ce qu’ils produisent (de la nourriture dégoûtante et malsaine) et à la vente de ces produits (anonyme et bon marché). Dans les conditions qui règnent dans un élevage ou un abattoir industriels, l’homme ne peut plus être humain (et encore moins faire preuve d’humanité). C’est aujourd’hui l’exemple le plus accompli d’aliénation sur le lieu de travail. En dehors, évidemment, de ce que vivent les animaux"  .

Titre du livre : Faut-il manger les animaux?
Auteur : Jonathan Safran Foer
Éditeur : L'Olivier
Nom du traducteur : Gilles Breton et Raymond Clarinard
Date de publication : 15/01/11
N° ISBN : 9782879297095
Page  1  2  3  4  5 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

4 commentaires

Avatar

Elise

18/01/11 12:35
Denis,

Simplement pour revenir sur deux de vos arguments à savoir "Il y a donc des regions ou l'elevage est incontournable". Si on élève moins d'animaux, on aura besoin de moins de terres agricoles, point. Ces terres du massif central pourraient très bien redevenir des forêts et ainsi, contribuer davantage à la réduction du CO2 (en plus, une forêt, c'est beau !).

Quant aux pays émergents, vous soulevez là un problème important. On note effectivement un fort attrait pour le style de vie nord-américain partout dans le monde. Plus on devient riche, plus la viande devient accessible. Mais la consommation des asiatiques est encore bien loin de celle des américains et les mouvements écologistes et de défense des droits des animaux sont aussi bien présents là-bas. On peut espérer que nos amis chinois lisent eux aussi "Faut-il manger les animaux" et restent à un niveau de consommation relativement bas et qu'on continue de voir la viande comme une récompense qui donne du goût et pas comme le coeur de nos assiettes. Mais peu importe, dire "les chinois mangent de la viande alors nous, on peut faire ce qu'on veut" n'est pas un argument convainquant !

Vous avez absolument raison de dire que ces questions sont complexes mais nombreux sont ceux, comme vous, qui tentent d'y voir un peu plus clair. Jonathan Safran Foer est un de ceux-là et je ne peux que vous recommander son livre si vous ne l'avez pas encore lu. Si vous lisez l'anglais, jetez un oeil à "Meat, a benign extravagance" de Fairlie (qui n'est pas végétarien et défend un modèle de permaculture). On peut aussi poursuivre la discussion sur mon blog, penseravantdouvrirlabouche.com

Au plaisir !
Avatar

denis

18/01/11 11:44
Elise

Je vous confirme que la viande bovine laitiere de reforme represente la moitie de la consommation de viande bovine en France (chaque annee, un million de bete originaire de France et un peu plus d’un million achete à l’etranger).

Vous avez raison, tout ne part pas en roti (pres de la moitie de cette viande est consommee sous forme de steaks haches dont les principaux debouches sont les grandes surfaces et la restauration).

Vos arguments sur un certain type d’elevage sont convaincants et je suis tout a fait d’accord avec vous qu’un reequilibrage en faveur des proteines vegetales est souhaitable dans nos « pays riches » (la consommation evolue d’ailleurs d’annee en annee en ce sens, surtout dans les classes sociales privilégiees).

Mais n’oubliez pas que l’on constate, en parallele, une forte augmentation de la consommation de viande dans les « pays emergents » qui s’offrent aujourd’hui ce luxe longtemps interdit… Un peu de viande dans le riz, ce n’est pas desagreable, surtout quand on en a ete longtemps prive.

Par ailleurs, en France, une bonne partie des terres cultivables donne des rendements ridicules en cereales alors qu'elles donnent des pres a vaches de tres bonne qualite (pas facile de labourer dans le Massif Central ou dans le Charolais francais !). Il y a donc des regions ou l'elevage est incontournable.

Les choses sont toujours plus compliquees que ce que l’on aimerait…

PS : mes propos sont bien "ras les paquettes" en comparaison des interventions souvent de haut niveau intellectuel qui sont courants sur ce site, je prie Monsieur Afaissa de bien vouloir m'en excuser...
Avatar

Elise

18/01/11 01:17
Denis,

Je ne connais pas très bien l'agriculture française (je suis canadienne) mais je m'intéresse de près aux questions que vous soulevez, à savoir les effets de l'élevage sur l'environnement. Vous avez raison de penser que l'élevage et l'abattage est différent aux États-Unis qu'en France. Bien que nous ne soyons qu'à quelques centaines de kilomètres des États-Unis et unis par une entente de libre-échange, j'ai noté de grandes différences entre l'élevage au Québec et aux États-Unis. N'empêche que certains faits demeurent :


1. En Amérique du Nord, le bétail (à part les boeufs élevés en liberté) ne mange pas de l'herbe. Il mange du maïs et du soya. Des céréales riches en protéines avec lesquelles on pourrait se nourrir nous-mêmes plutôt que nourrir les animaux qu'on va manger. On dit qu'on pourrait nourrir au moins cinq végés avec la même quantité de terre que celle nécessaire à nourrir un carnivore.

2. Dans son excellent essai "Meat, a benign extravagance", Simon Fairlie compare différents modèles d'agriculture (agriculture végan, permaculture, industriel, etc). On y comprend vite qu'une agriculture complètement végan est viable et se compare très bien à un modèle bio avec animaux. Dans tous les cas, un hectare de terre arable nourrit de 7 à 8 personnes, même sans l'apport d'engrais chimiques (les engrais végés peuvent bien fonctionner).

3. Les émissions de CO2 ne se font pas que par la digestion des animaux (qui, je vous l'accorde, peut être réduite en modifiant la diète - mais si on modifie la diète, on produit moins). La culture de céréales, la transformation et la préparation sont également des sources importantes de CO2. Et malheureusement pour la planète, on ne mange pas de viande crue qu'on coupe nous-même sur le flan des animaux. Voir à ce sujet Ioannis Bakas, Food and Greenhouse Gas (GHG) Emissions, Copenhagen Resource Institute (CRI) 26 July 2010 et Food and Climate change:
A review of the effects of climate change on food within the remit of the Food Standards Agency. Septembre 2010

4. Je ne crois pas que la viande de réforme soit utilisée en rotis. À cause de sa qualité moindre, elle devient de la viande hachée. Je suis toutefois d'accord avec vous pour dire que tant qu'à exploiter des vaches, on doit manger leur chair. Mais a-t-on vraiment besoin de lait, de beurre et de fromage et surtout, dans les quantités qu'on consomme aujourd'hui ?

On a beau tourner la question dans tous les sens et essayer de trouver des façons "moins pires" de faire, je crois qu'on ne peut faire autrement qu'arriver à la conclusion qu'on mange trop de viande et que cette surconsommation de protéines a un effet dévastateur sur notre santé et l'environnement en plus de faire souffrir inutilement des animaux. On ne peut être sensible à l'environnement et au bien-être animal et continuer de manger autant de viande qu'on le fait aujourd'hui, vous ne croyez pas ?

Avatar

denis

17/01/11 09:58
Souhaiter plus de culture et moins d'elevage, c'est une bonne idee car il y a eu des excès.

Mais il ne faut avoir une approche moins caricaturale.

Pour qui connait un tant soit peu la campagne française, ses eleveurs, ses bouchers et ses abattoirs, ce texte est quelque peu deroutant.

Soit les elevages et les abattoirs US sont vraiment tres differents des notres, soit Jonathan Safran Foer est un "intellectuel militant" qui voit ce qu'il a envi de voir et prouve ce qu'il avait décidé de prouver.

A trop vouloir voir le diable dans le beefsteak et le CO2 au cul des vaches, la deep écologie perd sa crédibilite.

Helas, bien peu d'intellos qui "font l'opinion" ont mis les pieds dans une ferme et ont les connaissances de bases qui permettent d'avoir un jugement mesure.

Ainsi, savez-vous que :

- Sans vaches, il n'y a pas de pres avec de l'herbe et l'herbe est un des meilleurs piege a CO2 qui soient, ce fameux C02 qui est emis par les vaches, d'ou un jeu a somme nulle (et oui, la nature est plus compliquee que ce que l'on croit...).

- La production de C02 des vaches change du tout au tout en fonction du type d'alimentation (l'INRA étudie un "menu" anti-CO2 pour nos braves bovins)

- Sans vaches, c'est un peu complique d'avoir du fumier et le fumier est le meilleur des engrais bios qui soient pour faire pousser les céréales cheres aux vegetariens.

- Plus de la moitie de la viande bovine consommee en France est de la vache laitiere de reforme. Si on est brutal avec une vache laitiere, on a vite des soucis dans la salle de traite... En outre, si on n'a pas de vache laitiere, on a un petit probleme pour avoir du lait, du beurre et du fromage (et oui...). Enfin, quand on a des vaches laitiere, elles veillissent : ce serait un peu bete de les jeter alors au trou, alors que l'on peut encore en faire de si bons rotis...

Etc.



Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici