On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Du philosophe récemment devenu “immortel”, on ne pouvait décemment attendre que ce qu’il y a de meilleur en philosophie. C’est donc probablement pour démontrer que l’événement est toujours imprévisible que Jean-Luc Marion a préféré nous surprendre en tentant de nous offrir ce qu’il y avait de pire (et a transformé l’essai avec brio). Paralogismes, vraies solutions à de faux problèmes et fausses solutions à de vrais problèmes, toutes les recettes à suivre pour écrire un mauvais livre de philosophie : voici ce qui se trouve au menu de ces Certitudes Négatives.
Règle N°1 : des moulins à vent tu combattras
Le jugement peut paraître sévère – hélas ! il n’y a que trop de raisons qui viennent le justifier, trop pour les citer toutes en tout cas. Mais commençons par le commencement : le projet avoué de l’ouvrage. Dans Certitudes Négatives, Marion s’attaque courageusement à la doxa pseudo-cartésienne selon laquelle toute connaissance et toute certitude proviendraient de la science : selon lui, “que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non, nous restons essentiellement cartésiens” , parce que nous estimons que “connaître signifie connaître certainement” et “connaître signifie toujours connaître de science certaine, car il n’y a pas de science incertaine”. Autrement dit, nous poserions naturellement et considérerions comme une évidence “[l’]équivalence de la connaissance avec la science et de la science avec la certitude”.
La question qui se pose est bien évidemment celle de savoir qui est ce “nous” dont parle Marion et pour qui toute connaissance proviendrait des sciences (soit mathématiques et a priori, soit expérimentales et a posteriori, les sciences humaines n’étant pour Marion que des “sciences approximatives”, qui ne méritent pas leur titre de sciences) ? Probablement personne (en tout cas très peu de monde). Toute personne estime savoir des choses qu’il n’a pas appris de la science (par exemple, je sais avec une certitude égale à celle des sciences empiriques ce que j’ai mangé à mon dernier repas, et cette connaissance ne provient pas des sciences). Quant aux philosophes spécialistes de philosophie de la connaissance, la plupart d’entre eux ont depuis longtemps abandonné l’idée selon laquelle la connaissance, si connaissance il y a, viendrait nécessairement et exclusivement des sciences. Ainsi, Marion se propose de combattre un homme de paille. Haro sur l’épouvantail, donc !
Règle N°2 : à un dogme (ici pseudo-kantien), sans discuter, tu adhéreras
Si Marion se croit si révolutionnaire en combattant la thèse selon laquelle toute connaissance ne peut provenir que de la science, c’est qu’il projette son propre cas sur tous. En effet, même s’il rejette vigoureusement l’identité entre science et connaissance (ou certitude), Marion reste désespérément accroché à une épistémologie cartésienne surannée et depuis longtemps abandonnée (ou du moins mise en doute) par les philosophes des sciences (“la science est une”, “la science consiste à connaître l’essence d’une chose”, etc.) Ce sera donc la première faiblesse du propos de Marion : (i) une ignorance systématique de tout ce qui s’est fait en philosophie de la connaissance et des sciences après Descartes et Kant.
7 commentaires
Havok
Paul C
1) Vous dites justement que pour Marion, en bon cartésien, fin connaisseur de la Règle II, il n'y a de connaissance scientifique que certaine. Puis vous prétendez critiquer cette position par un argument d'autorité: "Quant aux philosophes spécialistes de philosophie de la connaissance, la plupart d’entre eux ont depuis longtemps abandonné l’idée selon laquelle la connaissance, si connaissance il y a, viendrait nécessairement et exclusivement des sciences". Or, outre votre facheuse manière de penser par référence à d'énigmatiques "spécialistes", que les grecs appellaient d'ailleurs sophistai, vous passez de "la science" "aux sciences". Or ce passage au pluriel est absolument illégitime! La réfléxion de Marion en effet ne se situe pas sur le plan d'une exégèse des savoir scientifiques, mais d'une théorisation de ce qu'il faut pour connaître avec science. Vous parlez des sciences là où Marion s'interroge sur l'essence (a priori) de la science. Ce qui est au moins hors de propos.
2) Par conséquent votre "règle n°2" semble caduque: puisque pour Marion il y a effectivement une identité entre certitude et science (et non entre certitude et sciences), cela n'est pas vraiment juste de dire que "Marion combat la thèse selon laquelle la connaissance ne peut provenir que de la science" (je note d'ailleurs que vous réintroduisez le singulier). En effet Marion n'a pas laché le point 1: il n'y a bien de connaissance que scientifique, à condition d'entendre "scientifique" au sens de "certain". Sauf que cette science que Marion prétend ouvrir ici n'est pas ce que l'on entend par science (soit "les sciences", expression contradictoire), mais ce qui procure une certitude d'un nouveau type, qui justifie qu'on lui adjoigne l'adjectif de "négatives". Autrement dit, Marion reste bien dans l'horizon de la science cartésienne, il n'est pas question pour lui de convoquer une autre manière de définir le savoir; mais il utilise cette science dans un sens non-cartésien, puisqu'il ne s'agit plus de dire "il est nécessaire que j'existe", ou "il est nécessaire que Dieu existe", mais il est impossible que je n'existe pas", ou "il est impossible que Dieu n'existe pas". Enoncés qui doivent être compris dans leur spécificité. Ainsi Marion retourne Descartes contre lui-même: il utilise la même méthode (la connaissance certaine), pour des résultats opposés (les certitudes négatives).
Amicalement,
PC
Frederic Nef
Heidegger a déclaré jadis que la science ne pensait pas. On peut remarquer que Jean-Luc Marion dans un livre très récent Les certitudes négatives soutient un point de vue voisin, quand il déclare que la science s’occupe des ‘certitudes positives’, tandis que la philosophie (non métaphysique, plutôt la phénoménologie sous rature ou plutôt sous contrôle heideggérien) s’occuperait elle des ‘certitudes négatives’ les seules importantes. On peut répondre à J.-L. Marion que la science s’occupe aussi de certitudes négatives (si l’on peut reprendre telle quelle cette expression à la fois ambiguë et vague). Par exemple les résultats de limitation ou d’indécidabilité en logique, la plupart des résultats d’ensemble en cosmologie, sont des certitudes négatives. On peut même soutenir que certains des résultats scientifiques les plus spectaculaires pour le philosophe, le théorème de Gödel, la théorie de la vérité de Tarski, ou l’interprétation par Heisenberg de la mécanique quantique reposent sur des certitudes négatives . Le chat de Schrödinger rentre dans cette catégorie : je n’ai que la certitude négative que deux états du chat, être vivant et être mort, ne peuvent pas se superposer dans un seul et même monde, mais en fait dans la réalité quantique je ne sais pas ce qui se passe, de quel côté pour ainsi dire tombe le chat, parce que cette réalité m’est inaccessible. L’auto-référence sémantique, la superposition quantique, voilà deux exemples qui devraient suffire de certitude négative, au cœur de disciplines scientifiques rigoureuses. D’autre part on peut répondre à J.-L. Marion que les certitudes négatives citées ne sont certes pas aussi négatives qu’elles en ont l’air. Bien sûr je ne sais pas quand je vais mourir, même si je sais que je vais mourir (ou plutôt : s’il est infiniment probable que je mourrai dans la quasi totalité des lignes d’univers). Cette certitude peut apparaître négative. Mais si on raisonne en termes probabilistes, c’est une certitude parfaitement positive : il est quasiment sûr à 100% que je serai mort dans 50 ans (à part évidemment modification massive du cours du monde), il est sûr à 80% que je serai mort dans 30 ans, à 0,000005% dans 5 minutes etc. Ma mort est l’objet d’une certitude positive et probabiliste. En bon cartésien, J.-L. Marion ignore les probabilités, mais Leibniz, qui les admettait au cœur de sa logique et de sa métaphysique, à côté des possibilités réelles, a élaboré des calculs de rente viagère, qui reposent sur ce genre de certitude positive .
Sylvain Reboul
Or Kant, de son propre aveu est plus humien que cartésien.
Ce contre-sens n'a qu'un sens anti-philosophique: présenter Dieu et les mystères qui en découlent (ex: celui de ma naissance désirée par lui) comme l'objet d'une connaissance négative et/ou d'une non-connaissance positive, comme légitime; c'est à dire; faire de la révélation mystique une contre-connaissance supérieure sur l'essentiel, à la connaissance non seulement scientifique, mais empirique banale et pourtant si nécessaire à l'action du sens commun..
JacquesBolo