On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Qu’un homme politique se mêle de peinture et de beaux-arts : le fait n’est pas forcément commun dans le monde politique actuel. Comme l’explique d’emblée Laurent Fabius, le goût des arts et l’action politique supposent des qualités totalement opposées : c’est la classique opposition entre la vie active et la vie méditative. Cependant certains "grands hommes" de l’histoire française s’y sont essayés avec succès : Laurent Fabius évoque Clemenceau et Monet, Pompidou et le musée qui porte son nom et il est difficile de ne pas penser, bien qu’il ne soit pas cité, à André Malraux et à son Musée imaginaire. Laurent Fabius s’inscrit donc, sans fausse modestie, dans une tradition prestigieuse. Il faut dire aussi que l’auteur a de qui tenir : fils d’antiquaire, Laurent Fabius a été, comme il le rappelle dès la première page, élevé dans le culte des arts : son père lui imposait une visite hebdomadaire au musée du Louvre, ce qui n’eut pour résultat que de le dégoûter des beaux-arts. Il se tourna alors, de ses propres aveux, vers la littérature et la politique, avec le succès que l’on sait. Cependant, comme bon sang ne saurait mentir, Laurent Fabius revint à l’art dans sa maturité et apprit en solitaire à aimer la visite des musées, des galeries, et des salles de vente. Le Cabinet des Douze, dont le titre évoque à la fois Dumas et Balzac, est consacré à la passion qu’entretient l’homme politique pour la peinture. Les Douze, ce sont les douze chefs-d’œuvre qui, au sentiment de l’auteur, auraient contribué à former dans l’imaginaire collectif l’image glorieuse d’une France idéale, presque mythique, un peu celle que le général de Gaulle évoquait dans les premières pages de ces Mémoires sous les traits d’une princesse de conte de fée
Du goût personnel au "trésor national" : les critères d’une sélection
Parmi les douze peintures "qui ont fait la France" selon Laurent Fabius, se trouvent à la fois des chefs-d’œuvre universellement connus (Renoir et son Déjeuner des Canotiers, Monet et sa série sur la Cathédrale de Rouen, David et son Serment du Jeu de Paume), mais aussi des œuvres de maîtres plus discrètes. Il faut rendre hommage à l’auteur d’avoir su préférer aux grands "musts" de l’histoire de la peinture des œuvres non moins pleines de sens mais moins reproduites dans les manuels d’histoire et d’histoire de l’art. Ainsi de Pablo Picasso, Laurent Fabius préfère commenter La Femme se coiffant alors que le lecteur s’attendait à Guernica, immanquable symbole de la Guerre d’Espagne. A propos de Napoléon, parangon du chef d’État moderne, Laurent Fabius choisit l’étrange portrait peint par Ingres et non le somptueux- mais très officiel- Sacre de Napoléon de David. Notons toutefois que l’effort de la redécouverte s’arrête aux œuvres et ne s’étend pas aux artistes : les peintres évoqués appartiennent au panthéon de la peinture mondiale et la liste (successivement et dans l’ordre : les frères Le Nain, Maurice Quentin de la Tour, Jacques-Louis David, Ingres, Caillebotte, Renoir, Monet, Matisse, Picasso, Nicolas de Staël, Pierre Soulages) ne compte pas un artiste mineur.
Quels sont les critères qui ont présidé à la constitution du "musée imaginaire" de l’auteur ? Quelques clefs nous sont données dans l’introduction pour mieux comprendre les raisons d’une sélection sinon arbitraire, du moins fort subjective en apparence. Les œuvres semblent avoir été choisies avant tout pour leur beauté et pour l’émotion – et le plaisir- qu’elles ont suscité chez l’auteur. Mais les œuvres choisies sont avant tout des œuvres qui font ou ont contribué à "faire la France" : sous cette expression un peu vague désigne des œuvres censées manifester une sorte d’esprit français indéfinissable, une douceur de vivre à la française. Perce discrètement l’admiration nostalgique de l’auteur envers des époques révolues : le XVIIIe siècle où "l’Europe parlait français" , symbolisé par le portrait de Voltaire, mais surtout le XIXe siècle des révolutions et du progrès, incarné par les grands noms de l’impressionnisme, Monet, Renoir, Caillebotte et tant d’autres. Soit peur de prêter le flanc aux accusations de "nationalisme", soit refus des passages obligés, Laurent Fabius semble avoir volontairement écarté les œuvres qui traitent trop directement de l’histoire nationale, à la seule exception du Serment du Jeu de Paume : ainsi il n’est point question dans Le Cabinet des douze de la Liberté guidant le peuple de Delacroix, ni de La Rue Montorgueil de Monet , ni des innombrables Marianne sculptées et peintres sous la IIIe République. Les œuvres choisies ne parlent jamais ouvertement de l’histoire française, et il faut bien souvent l’aide de l’interprétation de l’auteur pour comprendre le lien entretenu par ces chefs d’œuvre avec la civilisation nationale. Si le lien est évident dans une œuvre comme le Serment du Jeu de Paume de David, il est en revanche plus ténu dans les œuvres choisies pour les XIXe et XXe siècles : le souci de Renoir dans le Déjeuner des canotiers était-il vraiment de dépeindre la douceur de vivre à la française et de vanter les plaisirs de la gastronomie de notre beau pays, désormais inscrite –rappelons-le- au patrimoine mondial ? Il est permis d’en douter. En revanche il est sûr, comme le souligne Laurent Fabius à plusieurs reprises, que l’immense succès international des impressionnistes a contribué à propager- de New York à Tokyo- l’image d’une France de la joie de vivre.
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